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 Légende peut-être un peu chinoise (Brillant comme une Casserole)

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Sylbao
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MessageSujet: Légende peut-être un peu chinoise (Brillant comme une Casserole)   8/2/2009, 06:15

On oublie tout ce qui est important. Ainsi on a oublié l’admirable Palais des Nuages où vivait, il y a 102 ans, l’Empereur du pays le plus impérial de l’univers, la Chine.
C'était un lieu d’une beauté si formidable que les visiteurs devaient porter des lunettes de soleil pour le voir, car ses murs étaient recouverts de papier d’aluminium qui le faisait briller comme une casserole neuve. Ceux qui y avaient habité devenaient incapables d’habiter ailleurs ; après, les autres palais leur paraissaient ternes et vulgaires.
L'Empereur Tong Shue mourut. On l’enterra avec ses 99 épouses vivantes. Ce fut une cérémonie très émouvante. Quand furent achevées les années de deuil national, le grand Chambellan de la Cour demanda audience au fils unique de l’Empereur: le sublime prince Pin Yin. —Prince, dit-il en se prosternant à ses pieds: il est temps que vous succédiez à votre vénérable père. Mais vous connaissez les lois chinoises: un prince n’a pas le droit de devenir empereur s’il ne s’est pas marié. Vous avez vingt ans ~ il est temps de prendre femme. Je vais donc envoyer le peintre Tchang à travers chaque province du pays pour qu’il fasse le portrait des plus belles princesses. Il vous apportera les tableaux et vous pourrez choisir sans vous déplacer.
—Mm, répondit le prince Pin Yin avec aussi peu d’enthousiasme que d’habitude.
Car c’était un jeune homme triste et mou. Personne ne comprenait la raison de sa langueur.
La vérité était que Pin Yin en avait assez de la beauté. Au Palais des Nuages, tout était trop beau: le jardin était si beau que l’on osait pas s’y promener. La nourriture était si belle que l’on n’osait pas la manger.
Les esclaves étaient si beaux que l'on osait pas les fouetter. Les lits étaient trop beaux, les assiettes étaient belles, les chevaux étaient trop beaux; même les aspirines que le prince avalait pour oublier la beauté étaient belles comme des perles fines.
Le jeune homme trouvait cet endroit terriblement ennuyeux. De sa vie, il n’avait jamais rien vu de laid. Il rêvait de découvrir la laideur. Il était persuadé qu'elle était beaucoup plus amusante et intéressante que la beauté. Mais après des années de recherches, il n’avait jamais rien trouvé de laid au Palais des Nuages et il devenait toujours plus mou et plus triste.
Entre temps, le peintre Tchang partit à travers chaque province de Chine. La nouvelle s’était répandue et les princesses se pressaient pour le rencontrer.
Le Chambellan avait tort de se fier au peintre Tchang qui était un homme malhonnête et fourbe. Il disait aux jeunes filles:
—Princesse, vous êtes ravissante, mais ce bouton sur le nez ne vous va pas du tout. Donnez-moi dix pièces d’or et je vous peins sans ce défaut.
Ou alors:
—Princesse, vous êtes belle comme la lune, mais la lune serait plus jolie si elle ne louchait pas. Donnez moi dix pièces d’or et...
Ou encore:
—Princesse, je n'ai jamais vu une telle beauté, mais ne croyez-vous pas qu'un nez plus petit vous irait...
Etc. Les jeunes filles voulaient tant épouser le prince qu’elles acceptaient toujours ses suggestions et lui payaient en échange de pleines poignées de pièces d’or. Et le peintre les peignait sans leurs défauts.
Il arriva dans la plus lointaine province de l’Empire et se rendit au palais de la princesse Mirza. La beauté de la jeune Chinoise était si surprenante que Tchang en fut ébloui. Il la regarda des pieds à la tête: elle était parfaite. Pas l’ombre d’un défaut.
Cependant, comme le fourbe ne pensait qu’à l’argent, il lui dit:
—Princesse: vous êtes belle comme un ange. Mais vous seriez tellement plus extraordinaire avec des cheveux blonds: avec votre peau jaune et vos yeux bridés: ce serait charmant. Donnez-moi dix pièces d’or et je fais votre portrait en blonde...
—Il n’en est pas question, le coupa Mirza, qui était aussi sage que belle. Peignez-moi comme je suis.
Furieux de son refus, Tchang réalisa le portrait le plus affreux de sa carrière entière. Il défigura la princesse en la parant de tous les défauts qu’il avait enlevés aux autres jeunes filles. Le résultat fut une créature monstrueuse couverte de gros boutons rouges: dont les yeux regardaient fixement le nez énorme. Son teint était vert olive, ses dents noires, sa bouche n’avait pas de lèvres et ses cheveux gras pullulaient de pellicules.
Le peintre retourna au Palais des Nuages avec une centaine de tableaux. Il les montra un à un au prince en donnant le nom de chaque jeune fille. Elles étaient toutes plus belles les unes que les autres: trop belles, parfaitement belles, et le prince Pin Yin soupirait d’ennui.
—Que ferais-je avec une telle beauté ? se demandait-il en regardant chaque portrait. Je m’ennuierais encore plus que si j’étais seul.
Tchang avait gardé le monstre pour la fin. Il se réjouissait car il pensait que, scandalisé par cette laideur’ le prince enverrait la jeune fille en prison. Et il annonça d’une voix forte:
—Et voici le dernier tableau. Il s’agit de la ravissante princesse Mirza: de la province de Morpiong.
Il montra le portrait. Un cri d’horreur passa parmi les courtisans.
—Ce n’est pas possible ! Elle est trop laide !
—Elle se moque du gouvernement! Il faut la jeter en prison.
Pin Yin, lui, souriait. C’était la première fois de sa vie qu’il souriait. Il contemplait la princesse avec une joie immense.
—C’est elle que j’épouserai ! clama-t-il.
Les courtisans éclatèrent de rire.
—Prince, vous avez le sens de l’humour!
—Pas du tout, répondit Pin Yin. Je trouve cette jeune fille merveilleuse et je veux l'épouser. Sinon je ne me marierai Jamais.
Le grand Chambellan prit la parole en tremblant:
—Mais, Prince, vous ne pouvez pas épouser ce monstre. Voyons, regardez plutôt cette princesse-ci ou cette princesse-là...
—C’est moi qui commande ici. Et je vous défends de traiter ma fiancée de monstre. Quelle vienne ici le plus tôt possible, car je meurs d’amour pour elle !
Jamais le prince n’avait parlé avec une telle autorité. Consterné, le grand Chambellan envoya une ambassade dans la province de Morpiong pour chercher Mirza.
Enchantée d’être choisie, la jeune fille revêtit sa robe d’0rgandi jaune et ses souliers dorés. Elle prit place dans le traîneau impérial, tiré par quatre éléphants5 et traversa les rizières enneigées jusqu’au Palais des Nuages.
Pendant ce temps, Pin Yin se réjouissait. On ne l’avait jamais vu comme cela. Du matin au soir, il faisait des bonds de kangourou dans la salle du trône en chantant: " Mirza, je t’aime, Mirza, je t’adore...". Il s’était fabriqué une cible en forme de cœur géant et y lançait des fléchettes en émeraude pendant des nuits entières.
Au Conseil des Ministres, il s’exclamait parfois: "Je suis ridicule !" et il éclatait de rire.
Les courtisans le croyaient fou, il était heureux.
Un matin d’hiver, la sentinelle vit apparaître à l’horizon les quatre éléphants qui galopaient sur les rizières gelées.
—Voilà la princesse ! cria l’homme dans le haut parleur.
Pin Yin courut s’asperger de parfum de nénuphar. Il ordonna à la fanfare de jouer une valse musette quand le traîneau entrerait dans l’enceinte. Il alla s’asseoir sur le trône pour attendre sa fiancée avec dignité.
Les courtisans n’en crurent pas leurs yeux lorsqu’ils découvrirent la beauté céleste de la jeune fille.
—Vous êtes bien Mirza princesse de Morpiong ? lui demandèrent-ils avec stupeur.
—C’est moi en effet.
Soulagé et joyeux, le grand Chambellan la conduisit dans la salle du trône. Pin Yin la regarda, les sourcils froncés, et demanda où était sa fiancée.
—Prince c’est moi.
—C’est faux!
—C’est la vérité. Je suis Mirza de Morpiong.
—Menteuse ! Vous êtes belle et stupidement parfaite ! Mirza était laide comme un rêve. Partez !
—Mais Prince...
—Partez ou je vous jette au cachot !
La princesse sortit de la salle du trône à pas rapides. Puis elle courut jusqu’au grand pont-levis, laissant derrière elle sa suite et ses éléphants, car elle était très fière et voulait être seule pour pleurer.
Dès qu’elle eut quitté l’enceinte, elle éclata en sanglots. Elle cria:
—Je n’y comprends rien ! Il est fou, ce prince ! Pourquoi a-t-il dit que je ne pouvais pas être Mirza ? Pourquoi s’est-il mis en colère quand il a vu que j'étais belle ? Je ne comprends pas !
Elle continuait à marcher en parlant tout haut' comme si elle avait perdu la raison:
—Ce qui est terrible' c’est que je suis tombée amoureuse du prince. Il est fou, mais il est beau. Quand je suis arrivée, je voulais uniquement devenir impératrice de Chine. Dès que j’ai vu Pin Yin, j’ai surtout voulu devenir sa femme. Il était si séduisant, dans son beau costume en toile cirée ! Ah ! je ne pourrai jamais l’oublier!
Dans son désespoir, le jeune fille ne regardait pas où elle posait les pieds. Il lui arriva une chose effroyable: elle marcha sur un râteau chinois, reçut le manche en pleine figure et tomba évanouie.
Près du corps inanimé de la princesse, il y avait un baobab. Cet arbre immense était habité par une colonie de singes qui virent Mirza et qui dirent:
—Eh, les gars, nous qui cherchions un passe-temps, nous l’avons trouvé !
Et ils descendirent du baobab et se ruèrent sur la jeune fille.
C'étaient des singes féroces. Ils n’étaient pas vraiment méchants mais quand ils s’ennuyaient ils aimaient détruire les choses. Un mois plus tôt, ils étaient entrés dans une bibliothèque et, pour s’amuser, ils avaient arraché les pages de tous les livres et en avaient fait des avions en papier. Ils éprouvaient un grand plaisir à démolir.
Ainsi, ce ne fut pas par méchanceté, mais pour s’amuser qu’ils saccagèrent le corps de la princesse. Ils lui crevèrent un œil, lui arrachèrent la moitié des cheveux et des dents, lui mangèrent les lèvres, lui trouèrent la peau du visage etc..
Quand Mirza se réveillas elle se sentit un peu bizarre. Il lui semblait qu’elle voyait moins bien.
—C’est parce que j’ai trop pleuré, pensa-t-elle. Maintenant, il faut que je retourne au Palais des Nuages. Je ne peux pas rentrer seule chez moi, c’est trop loin.
Si elle avait eu un miroir, elle aurait pu voir qu’elle était devenue affreuse.
Pire qu’affreuse: repoussante. Quand elle arriva au Palais des Nuages, les gens s’enfuirent en poussant des cris de dégoût.
La jeune fille ne comprenait pas.
—Mais qu’est-ce qu’ils ont tous ? Pourquoi hurlent-ils quand ils me voient ?
Le prince avait ordonné à ses sujets de quitter la salle du trône:
—Partez! Fichez le camp ! Laissez-moi seul avec mon désespoir. Oh ! que je suis malheureux! Je croyais que Mirza était horrible et elle est parfaitement belle. Quelle cruelle déception!
Et il se lamentait, écœuré par tant de beauté.
Il pleurait déjà depuis quatre heures quand il eut une vision: la porte de la salle du trône s’ouvrit et laissa passage à la créature la plus épouvantable que l’0n puisse imaginer. En comparaison, la princesse du tableau de Tchang était presque jolie. Celle-ci dépassait toutes les laideurs du monde.
—Qui êtes-vous, céleste dame ? demanda Pin Yin ébloui.
—Vous ne me reconnaissez pas ? répondit la jeune fille.
—Je ne vous ai jamais vue.
—Mais enfin vous m’avez rencontrée il y a quatre heures à peine. Vous m’avez même chassée avec des insultes.
—Comment ? Seriez-vous Mirza de Morpiong ?
—En doutez-vous ?
La princesse ne comprenait vraiment pas pourquoi le prince ne la reconnaissait pas. Elle supposa qu’elle était décoiffée et alla se regarder dans le gigantesque miroir impérial.
Quand elle se vit, elle poussa un hurlement atroce et s’évanouit.
Le prince s’agenouilla à côté d’elle et la regarda avec tendresse
—Mais oui, Mirza, c’est bien toi. Je reconnais ta robe d’organdi jaune et tes souliers dorés. Ma chérie, quelle magnifique preuve d’amour tu viens de me donner! Quand tu as su que je haïssais la beauté, tu es aussitôt allée te défigurer. Toi qui étais la plus belle de toutes, tu as prouvé que tu détestais la beauté, toi aussi. Et maintenant tu es devenue le monstre le plus repoussant de la planète, par amour pour moi. Tu es merveilleuse!
La princesse reprit connaissance.
—Mirza mon horrible amour, merci de t’être défigurée pour moi: tu es sublime. Je ne peux pas vivre sans toi. Nous nous marierons demain.
La jeune fille n’y comprenait toujours rien, mais elle était si amoureuse de Pin Yin qu’elle devint aussitôt la plus heureuse des créatures.
Et elle fit un grand sourire, dévoilant sa bouche à moitié édentée.
Le lendemain, une fête sans précédent eut lieu au Palais des Nuages.
Devant la population consternée, le beau prince épousa l’immonde princesse. On n’avait jamais vu un couple aussi mal assorti.
On n’avait jamais vu non plus un couple aussi joyeux.
Mirza rayonnait de laideur. Quand le moine les déclara unis pour le meilleur et pour le pire, Pin Yin la prit dans ses bras et embrassa sa bouche sans lèvres.
Ils furent très heureux et eurent beaucoup de bébés. Les témoins assurent que tous leurs enfants furent affreux.
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