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 .Aspirine.

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Sylbao
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MessageSujet: .Aspirine.   8/2/2009, 07:50

Quand j'étais petite, prononcer le mot "aspirine" équivalait à un blasphème. En matière de médecine, ma mère avait des théories, ou plutôt une religion : nous étions tous élevés dans le culte de l'homéopathie ou plus précisément d'un homéopathe, que l'ésotérisme de la secte m'interdit de nommer ici -- nous l'appellerons Monsieur X. Il habitait Bruxelles et nous Pékin, ce qui rendait ses enseignements d'autant plus lointains et sacrés. D'autant moins pratiques, aussi : le fax n'existait pas pendant es années soixante-dix et quand nous avions la crève, maman devait écrire une lettre à Monsieur X et nous interdisait de prendre le moindre remède avant que, par retour de courrier, nous arrivât la réponse du guru, accompagnée des pilules salvatrices -- le plus souvent, la poste avait tant traîné que la nature nous avait déjà guéris entre-temps.
Mon frère, ma sœur et moi avions compris que souffrir sans rémission n'avait aucune importance. Le seul crime eût été d'avaler un médicament qualifié d'allopathique, c'est-à-dire étranger à l'homéopathie. L'aspirine était allopathique, donc satanique. J'étais à l'âge où je croyais tout ce que maman disait : quand j'avais la fièvre, je serais morte plutôt que de prendre un comprimé démoniaque. J'avais un mal de tête épouvantable ? La belle affaire. La douleur finirait bien par s'évanouir, tandis que si je reniais la religion en absorbant de l'acide acétylsalicylique, l'horreur du péché ne s'effacerait jamais de ma conscience.

Et c'est ainsi que j'atteignis l'âge adulte sans avoir essayé la moindre aspirine ni d'ailleurs la moindre substance allopathique. Ensuite, je quittai mes parents et m'installai à Bruxelles.

L'une des premières instructions de maman consistait à rencontrer enfin Monsieur X en chair et en os, ce que pieusement je fis, comme le musulman va à la Mecque. Le guru belge daigna recevoir la jeune fille de 17 ans qu'il avait soignée à distance depuis sa naissance. Et je découvris, non sans terreur, que Monsieur X avait le faciès d'un zombi sadique. Il s'enquit de mes habitudes et appris que je buvais force thé : il s'en offusqua et me l'interdit. Je ne dis rien mais pensai qu'entre le thé chinois et Monsieur X, mon choix était fait. Je ne vis plus Monsieur X, sans pourtant sombrer dans l'hérésie qui eût consisté à voir un autre docteur. J'avais simplement décidé que je me passerais de toute forme de médecine, ce à quoi la lenteur de la poste internationale m'avait déjà accoutumée.

Bien plus tard encore, tandis que je logeais chez une amie, j'attrapai l'une de mes innombrables crèves. L'amie chère m'apporta une aspirine. Je la regardais comme on regarde l'Antéchrist et clamai que je n'avalerais pas la substance de Belzébuth. Elle mit mes abjurations sur le compte de la fièvre et jeta le comprimé dans un verre d'eau qu'elle me fit boire de force. J'eus la fascinante impression d'absorber le mal en personne : je découvris la première de ses séductions, son goût âpre et amer qui me combla de délices. Je connus peu de saveurs qui me ravirent autant. Peu après, une douce torpeur s'empara de moi et je sombrai dans un sommeil bénéfique. Quand je m'éveillai, dix heures plus tard, je me sentais mieux que jamais.

Depuis, on peut dire que je suis la néophyte de l'aspirine. Je l'aime d'une passion éperdue et revancharde, car encore aujourd'hui je ne puis ne prendre une sans avoir l'impression d'être malade pour m'en administrer. Et comme j'ai appris depuis lors l'étymologie de "salicylique", je ne puis regarder un saule sans voir en lui un allié maléfique, l'arbre même de la transgression, et je me demande si le pommier du jardin d'Eden n'était pas un saule, pleurant de toutes ses branches le remède secret aux douleurs imposées par l'éternel.


Merci à Ling Chih Cheng.
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