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 Le Mystère par Excellence

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Sylbao
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MessageSujet: Le Mystère par Excellence   8/2/2009, 04:37

Le mystère par excellence

Manuel est mon meilleur ami. C’est le meilleur des meilleurs amis. Nous nous sommes connus il y a dix ans, à la Faculté : nous avions dix-huit ans et nous avons vécu ce qu’il faut bien appeler le coup de foudre de l’amitié.
Aussi, quand il m’annonça, il y a deux mois, qu’il venait d’éprouver son premier coup de foudre amoureux, cela me fit un choc.
— Elle s’appelle Hélène. Je l’aime, me dit-il avec ferveur.
— Tu l’as rencontrée avant-hier et tu l’aimes ?
— Oui. Je n’ai aucune hésitation. Je l’ai aimée dès la première seconde.
Je ne l’avais jamais entendu dire cela. En dix ans d’amitié, j’avais vu ce coureur de Manuel derrière un nombre incalculable de jupons : les filles lui tombaient rôties dans le bec sans qu’il en paraisse ému. Parfois, de véritables canons se traînaient à ses pieds, en vain : il les quittait le lendemain pour une autre. Il m’était même arrivé de prendre la défense de certaines de ses conquêtes, trouvant qu’il y allait un peu fort. Il me répondait avec une sorte de fatalisme :
— Que veux-tu, mon vieux Jacques ? Je ne l’aime pas. Ce n’est pas ma faute.
J’avais beau lui faire valoir les mérites des pauvres délaissées, la grâce de celle-ci, le charme de celle-là ; il haussait les épaules, blasé.
Autant il était cavalier avec ses maîtresses, autant il était dévoué envers ses amis. J’étais d’autant plus heureux d’être son meilleur ami ; je dois avouer qu’il m’arrivait d’être fier de sa muflerie envers la gent féminine : cela exaltait en moi un sentiment de fraternité, de solidarité virile entre mauvais garçons. Moi qui n’avais pas tant de succès auprès des femmes, je sentais que le prestige du donjuanisme de Manuel retombait un peu sur moi.
La nouvelle de son coup de foudre ne m'en enchanta pas moins. J’avais toujours espéré qu’il connaisse enfin l’amour. Ma première réflexion fut : " Cette Hélène doit être absolument sublime, pour avoir réussi là où les plus jolies ont échoué. "
— Parle-moi d’elle, lui demandai-je.
— Elle est à couper le souffle. Elle est belle comme un ange, elle est brillante, intelligente, fine, sensible, elle a toutes les qualités — mais en plus elle a cette aura indéfinissable des femmes qui rendent fou.
— Il faut absolument que tu me la présentes.
— Il le faut, oui. Pourtant, je t’avoue que j’ai peur.
— Peur ?!
— Peur qu’elle te plaise trop. Elle est irrésistible. Tu vas succomber.
— Quand bien même, tu sais bien que je suis ton ami. Je ne marcherai pas sur tes plates-bandes.
— On a vu des amitiés de dix ans se briser à cause d’une fille.
— Arrête. De toute façon, je ne plais pas aux femmes. Et puis, tu ne pourras pas me la cacher éternellement, si c’est si sérieux que ça entre vous.
Il avait réussi à aiguiser ma curiosité. La présentation fut fixée au surlendemain.
Je me préparais le cœur : " Ne tombe pas amoureux. Ce n’est jamais qu’une femme comme il y en a tant. Ne tombe pas amoureux. Sa beauté se flétrira, elle deviendra tôt ou tard une emmerdeuse de plus... "
Ces précautions ne devaient pas être efficaces ; je sentais mon palpitant battre la chamade. Si j’avais attendu l’arrivée de la reine de Saba, je n’aurais pas été plus ému.
J’étais en train de lisser un faux pli de la nappe quand elle entra. Je me retournai, bouleversé. " Elle, c’est donc elle. " Choc.
Je la regardai sans comprendre. Est-ce que je voyais mal ? Elle était quelconque. Je la dévisageai. Il y a des traits dont la grâce n’apparaît pas d’emblée. Des actrices que j’ai trouvées laides au premier regard et superbes ensuite. Le problème était qu’Hélène ne me semblait pas laide mais insignifiante. Et un examen plus approfondi renforça ce jugement.
C’était une fille de vingt-six ans, mince sans être fine; ses cheveux mi-longs étaient vaguement blonds, ses yeux d’un bleu fadasse. Rien, en son visage, ne pouvait être qualifié de beau ou de laid. L’adjectif qui lui allait le mieux était : irréprochable. Elle portait une tenue irréprochable (un jean bleu, une chemise rayée bleu et blanc, un gilet beige, des escarpins sans talon), une coiffure : irréprochable (une coupe au carré bien peignée), un maquillage irréprochablement discret, comme son parfum, et un petit sourire irréprochablement poli.
— Bonjour, me dit-elle.
Il suffisait d’entendre cette voix quelconque une seule fois pour l’oublier à jamais.
Je la regardais, pétrifié. Je la scrutais comme énigme. Je ne lui trouvais rien, absolument rien.
Très vite, je me repris et me chapitrai en mon for intérieur : " Tu ne la juges qu’à son physique ! Si ton meilleur ami est fou d’amour pour elle, c’est qu’elle est une grande âme. "
La supposée grande âme eut un regard rapide pour mon appartement et moi. Je crus lire dans son oeil une lueur de consternation envers le logis et son occupant.
Décontenancé, je la fis asseoir. Manuel s’assit auprès d’elle et je le vis me regarder avec un étrange mélange de fierté et d’angoisse, de supplication et d’exaltation. Par amitié, je lui envoyai un sourire appréciateur, comme le connaisseur que je n’étais pas : son visage s’illumina.
Je proposai des boissons. A chaque suggestion, Hélène resserrait les lèvres en les allongeant. Moins elle était emballée, plus loin elle les tendait. Je me surpris à trouver cela très énervant. Il lui fallut une dizaine de minutes pour demander un kir. Elle proclama cette décision avec un certain contentement, comme si ce choix pourtant banal attestait de son raffinement.
" Mets-toi à sa place, pensai-je. Elle sait que tu es en train de la juger. Il y a de quoi avoir un air emprunté. " J’entrepris de parler avec Manuel de choses et d’autres, histoire de laisser la jeune fille respirer. Elle ne tarda pas à soupirer profondément et j’en conclus qu’elle cherchait à attirer l’attention.
— Et vous, Hélène, qu’en pensez-vous ?
— Tu la vouvoies ? s’offusqua mon ami.
— Aussi longtemps qu’elle ne m’aura pas donné l’autorisation de la tutoyer.
Elle ne devait pas brûler de me donner cette autorisation car elle dit, en guise de réponse :
— Vous habitez ici depuis longtemps ?
Je lui expliquai dans quel état j’avais acheté cet appartement, cinq ans auparavant, et les travaux que j’avais effectués pour l’améliorer. Elle resserrait les lèvres en les allongeant. J’eus envie de la gifler. Manuel intervint :
— Tu sais, Hélène a des idées très précises dans tous les domaines.
— Je vois, m’extasiai-je.
Elle eut pour mon ami un air de lassitude.
— Vous travaillez ? lui demandai-je.
— Je suis secrétaire de direction.
J’eus honte de mon envie de rire. Il n’y avait certes rien de déshonorant à exercer cette fonction, mais c’était la satisfaction avec laquelle elle avait prononcé le mot final — " direction " — qui m’avait enchanté.
— C’est un poste à responsabilités, commentai-je d’un ton élogieux.
Elle m’approuva et m’expliqua en long et en large ce qui dépendait d’elle dans l’entreprise, dont elle me détailla ensuite le statut et les services. C’était prodigieusement inintéressant. Je ne l’en écoutai pas moins avec tous les signes de la passion. En effet, j’étais fasciné par l’atonie de sa voix et par le besoin qu’elle semblait éprouver de me raconter cela.
J’étais encore plus fasciné par la façon dont Manuel buvait ses paroles. Il l’écoutait comme si elle était le Dalaï-lama. Je ne l’avais jamais vu ainsi. Pourtant, il avait eu par le passé des petites amies à la conversation pétillante ou dont les propos donnaient à réfléchir : il les écoutait distraitement ou alors il se moquait d’elles. Tandis que le blabla d’Hélène, qui faisait songer à de l’eau de vaisselle, mobilisait sa plus profonde attention. Elle conclut son exposé par cette phrase :
— C’est très enrichissant au niveau des rapports humains et de la communication.
Ce " au niveau de ", typique de la langue des médias, rendit cette platitude encore plus minable. Je dus à nouveau m’empêcher de rire.
Mon ami dit qu’il avait faim. Je proposai d’aller dîner au restaurant libanais d’en face. La jeune femme me regarda comme si je cherchais à l’empoisonner.
— Vous n’aimez pas la cuisine moyen-orientale, Hélène ?
— Je préfère ne pas manger dans le quartier. C’est si sale, par ici.
Manuel proposa plusieurs autres adresses. Elles n’étaient jamais assez hygiéniques pour mademoiselle. Nous finîmes par la laisser décider. Elle choisit un lieu dont je n’avais jamais entendu parler, ce qui ne m’étonna pas quand j’arrivai dans ce restaurant propret et ennuyeux. On y servait la cuisine fade et prétentieuse que j’ai toujours détestée.
La conversation prit un tour " culturel " — cet adjectif devait plaire à Hélène qui me dit : " J’aime voyager culturel. "
— En ce cas, vous devez adorer l’Italie, commentai-je. Florence, Venise...
— Venise ! Quelle horreur !
— Pardon ?
— C’est si sale !
Je faillis exploser. Quelle petite-bourgeoise fallait-il être pour ne voir en Venise que sa saleté ? Oui, certes, Venise était sale. Comme l’était sans doute aussi le temple d’Angkor, au Cambodge, et les palais suspendus de Darjeeling, et l’Artémision d’Ephèse, et les sanctuaires de Barabudur, et la quasi-totalité de ce que la planète avait de superbe. Oui, bizarrement, presque toutes les merveilles du monde étaient sales. Sales comme ne l’étaient pas les banques américaines, les hôpitaux singapouriens, les aéroports saoudiens, l’entreprise de communication où travaillait notre secrétaire de direction et, en règle générale, les lieux qui ne faisaient rêver personne.


Dernière édition par Sylbao le 12/2/2009, 01:45, édité 4 fois
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MessageSujet: Re: Le Mystère par Excellence   8/2/2009, 04:38

Je tentai de l’excuser en disant :
— Il ne faut pas aller à Venise en été. Il y a trop de monde et c’est vrai que cela ne sent pas très bon. Mais Venise, l’hiver, c’est un tel éblouissement !
Elle empira son cas aussitôt :
— C’est en hiver que j’y suis allée. Ah, ne me parlez plus de Venise. Il est évident que ces canaux ont été construits pour attirer les touristes. Et puis c’est tellement ridicule, ces gondoles, ces Italiens...
Je m’étranglai :
— Vous avez raison, Hélène. Il faudrait prendre des mesures pour qu’il y ait moins d’Italiens en Italie. On ne se sent plus chez soi pour visiter leurs saletés.
Elle me jeta un regard glacial et Manuel un regard effaré. J’éclatai de rire pour le rassurer. Il eut l’air apaisé et secoua la tête en disant :
— Sacré vieux Jacques !
Je demandai à la jeune femme quels étaient ses bons souvenirs de voyages " culturels ". Elle me parla de musées hollandais et scandinaves. Je souris intérieurement, non que je nourrisse le moindre mépris envers les Bataves ou les Nordiques, mais parce que je croyais lire les sous-titres en dessous de ses paroles : " Enfin des pays propres. "
En l’écoutant, j’observais comment elle mangeait. Il va sans dire qu’elle mangeait proprement. Elle composait chaque bouchée avec une minutie fidèle à quelque scénario de base : elle mettait sur sa fourchette un peu de viande, un peu de légume et un peu de pomme de terre, puis elle prenait de la sauce avec la pointe de son couteau et la répandait sur ce trio d’aliments ; ensuite, elle tournait la tête vers le côté pour glisser la fourchette dans sa bouche, trouvant sans doute très distingué de nous cacher autant que possible le moment de la rencontre entre la nourriture et ses dents. Après quoi elle retournait le visage vers nous et mâchait les yeux baissés, avec sérieux et discrétion. Elle était irréprochable. Quand elle avait avalé, elle buvait une petite gorgée de vin. Puis, elle se lançait dans l’édification d’une nouvelle fourchettée.
Après le restaurant, j’étais déjà tellement excédé que je cherchai à prendre congé. Hélas, Manuel ne l’entendait pas de cette oreille.
— La nuit est jeune encore ! protesta-t-il. Tu ne vas pas aller te coucher comme un vieillard.
Comme je ne voulais plus subir le moindre propos d’Hélène, je proposai d’aller au cinéma. On donnait non loin de là l’un de nos films-fétiches, Orange mécanique. Elle dit qu’elle ne l’avait jamais vu. Mon ami et moi nous récriâmes : elle devait absolument voir notre film-culte. Nous l’emmenâmes donc à la dernière séance.
C’était la dixième fois de ma vie que je voyais Orange mécanique et j’eus un plaisir encore plus vif que les neuf autres fois. Manuel aussi était ravi, mais moins que moi, car à sa jubilation se mêlait une angoisse : je voyais que ses yeux regardaient fréquemment sur le côté pour guetter les réactions de sa dulcinée. Il n’y en eut aucune : elle resta impassible du début à la fin, sans que nous puissions interpréter cette attitude.
Ensuite, comme nous buvions une bière (et elle un jus de fruit) en face, les langues se délièrent. J’exultai !
— Quel film ! Quel défoulement ! Alors, Hélène, qu’en pensez-vous ?
Elle allongea les lèvres :
— J’ai trouvé cela vulgaire.
" J’en étais sûr, me dis-je. Il y a des baffes qui se perdent. "
Manuel était décontenancé :
— Tu n’as pas aimé ?
— Vraiment pas.
Elle savait qu’elle le rendait malheureux. J'étais certain qu’elle y éprouvait du plaisir. Elle jouissait du pouvoir qu’elle avait de lui gâcher sa joie.
Moi, je n’allais pas me priver :
— La scène du viol est fantastique !
— Oui ! rigola Manuel.
Comme je l’avais espéré, la demoiselle s’offusqua :
— Comment ! Cette scène ignoble de violence primaire et bestiale t’a plu ?
Je ne laissai pas à mon ami le temps de répondre :
— Hélène, il faut savoir que les hommes sont des êtres primaires et bestiaux. Si vous l’ignorez, vous allez au-devant de graves déconvenues. Votre mère vous a-t-elle expliqué ce qui arrive aux jeunes filles lors de la nuit de noces ?
Elle me jeta un regard glacial.
Mort de rire, Manuel reprit :
— Laisse-le dire. Tu n’as pas compris la scène du viol, ma chérie (ce " ma chérie " me révulsa). C’est du second degré. C’est carrément une scène comique, surtout avec cette musique !
— C’est ça. Tu es comme tous les hommes. Tu as le fantasme du viol.
— Absolument pas !
— Tu trouves ça comique, une femme qui est violée par une bande de sadiques ?
— Non ! C’est la scène du film qui est drôle !
— Excellent prétexte. Je comprends pourquoi c’est ton film-culte. Tu ferais mieux d’assumer tes fantasmes et de commettre tes viols toi-même.
— Vous le voudriez vraiment ? intervins-je.
— Jacques, tais-toi (c’était la première fois en dix ans d’amitié qu’il me parlait comme ça). Voyons, ma chérie, je n’ai aucun fantasme de viol. Ce film applique le principe grec de la catharsis antique...
— Oui, invoque les Grecs pour te justifier.
Elle se dressa et partit. Mon ami se leva d’un bond et courut derrière elle. Je me retrouvai seul au bar. J’attendis une vingtaine de minutes. Ils ne revinrent pas. Je finis par rentrer chez moi.
Il était 9 heures du matin quand le téléphone sonna. Encore endormi, je décrochai.
— Manuel, depuis quand me réveilles-tu à une heure pareille ?
— Tout s’est arrangé, me dit-il d’une voix joviale. Nous sommes réconciliés !
Les événements de la veille me revinrent en mémoire. " Merde, pensai-je. Ils n’ont pas rompu. "
— Elle est avec toi, là ?
— Non. Alors, comment la trouves-tu ?
Il était inévitable qu’il me pose cette question. Il était impossible que je lui dise la vérité.
Je m’entendis répondre :
— Quel tempérament ! Elle est extraordinaire !
— Elle te plait ?
Il y avait dans sa voix une anxiété qui m’étreignait le cœur.
— Beaucoup.
Ça sonnait épouvantablement faux, mais Manuel avait tellement envie de me croire qu’il ne le remarqua pas.
— C’est vrai ? dit-il, fou de joie.
— Oui. Elle est...
Je restai dans le vide, ne trouvant rien à ajouter.
— Elle est… ? insista l’amoureux.
— Elle est... peu commune.
— Oui, c’est exactement ça ! s’extasia-t-il. Ah, mon vieux, je savais qu’elle te plairait !
— Tu me connais si bien.
— Elle est belle, n’est-ce pas ?
— Très.
— Et intelligente, et cultivée !
" Et propre ", eus-je envie de préciser.
— Assurément. Dis-moi, comment cela s’est-il arrangé, hier soir ?
— Nous nous sommes expliqués.
" Oui, tu as rampé a ses pieds ", pensai-je.
— A-t-elle subi un viol au cours de sa vie pour avoir réagi si fort à cette scène ?
— Non, rassure-toi. C’est qu’elle est si sensible !
— Ah, ces jeunes filles, c’est de la porcelaine de Chine, commentai-je avec une ironie que Manuel ne perçut pas.
— Oui ! Tu as raison, elle est si fragile.
— Si raffinée, continuai-je en songeant aux fourchettées composées avec un soin maniaque, aux Italiens qui avaient le mauvais goût de peupler l’Italie et au machiavélisme des Vénitiens construisant, cinq siècles à l’avance, des canaux pour les touristes.
— Comme tu l’as bien comprise ! Sais-tu qu’elle t’aime beaucoup ?
— J’ai du mal à te croire.
Là, je ne mentais pas.
— Si si. Tu lui as plu.
— Elle te l’a dit ?
— Non, elle est trop réservée pour ça. Mais je l’ai senti.
" Je vois. En ce moment, mon pauvre Manuel, tu sens n’importe quoi. "
— Je l’aime ! reprit-il. Je l’aime si fort ! Je suis fou d’elle.
— Je suis très heureux pour toi.
Il me bassina encore pendant une demi-heure avec la secrétaire de direction. J’abondais dans son sens. Comme il n’en finissait pas, je prétextai une obligation pour abréger ce panégyrique. En raccrochant, je songeai qu’auparavant je n’avais jamais trouvé mon ami ennuyeux. Pour me consoler, je fumai une cigarette au lit, en contemplant le plafond.
Cette affaire était triste et banale. Quand son meilleur ami tombait amoureux, il n’y avait que deux possibilités : soit on s’éprenait de la dulcinée en question, soit on la prenait en grippe. Dans les deux cas, la conséquence était identique : on se brouillait avec son meilleur ami.
Il me semblait cependant que le premier cas était moins désolant. Tomber amoureux de la fiancée de son meilleur ami, c’était tragique, mais cela prouvait au moins une véritable communauté spirituelle avec lui ; on était à ce point en connivence que l’on partageait même sa passion la plus intime. Tandis que le second cas était le révélateur d’une faille profonde dans cette belle amitié : si le meilleur ami pouvait aimer une telle dinde, il apparaissait soudain comme étranger, et peut-être ces dix années de fraternité n’avaient-elles reposé que sur un malentendu.
Je ne pouvais pas accepter cette idée. Je préférai penser que si malentendu il y avait, c’était au sujet d’Hélène. Sans doute avais-je été injuste envers elle, par jalousie inconsciente. L’amour et l’amitié sont souvent si proches : j’avais considéré la jeune femme comme une rivale et, pour cette raison, j’avais été aveuglé, je ne lui avais rien passé. Et puis, il ne fallait pas exclure qu’elle ait été dans un mauvais jour. Je réviserais mon jugement.
Il fallait donc envisager une deuxième
rencontre. Je ne la voyais pas se profiler à l'horizon ; quand je proposais une
nouvelle sortie ensemble, c'était avec un manque d'enthousiasme flagrant. Quant
à Hélène, elle ne proposait rien non plus qui aille dans ce sens, comme quoi je
ne m'étais pas trompé en pensant qu'elle me détestait. Le résultat de cette
soirée désastreuse se faisait déjà sentir : je ne parlais plus à Manuel qu'au
téléphone.
Auparavant, nous dînions ensemble plusieurs fois par semaine ; à présent,
c'était avec la chère et tendre qu'il mangeait.
Je n'avais plus droit qu'à la voix de mon ami, au bout du fil. Si au moins il
m'avait téléphoné pour me parler d'autre chose qu'elle ! Mais elle était devenue
son seul sujet de conversation. Même par Manuel interposé, elle parvenait à
m'énerver. Il me racontait des détails qui me mettaient hors de moi. J'appris
ainsi que par le passé, la secrétaire de direction avait vécu le " grand amour
". C'était au temps où elle habitait Genève. L'heureux élu de son cour était un
banquier suisse qui s'appelait Jean-Claude (ce simple énoncé me donnait déjà
envie de glousser). Elle avait vécu avec lui trois ans d'une " folle passion ".
Ensuite, il l'avait quittée (" un sage, ce Jean-Claude ", pensai-je) pour un
motif à la noix (du style " j'ai besoin de savoir où j'en suis ") qui avait
beaucoup impressionné la jeune femme. Elle ne s'en était jamais consolée. Cette
histoire ne m'aurait pas dérangé si Hélène n'avait passé son temps à rabaisser
mon ami en le comparant au fabuleux Helvète qu'elle parait de toutes les vertus
:
- C'est dur de venir après Jean-Claude, me disait l'amoureux avec une humilité
qui me révoltait.
Je ne suis pas à la hauteur. Elle dit toujours qu'avec lui, c'était la grande
classe.
- Mais avec toi, mon vieux, c'est la toute grande classe ! m'insurgeai-je.
- Je sens bien que non. Elle parle de lui comme d'un prince.
- Et peut-on savoir ce qu'il avait de si princier, son banquier ? Pas le prénom,
du moins !
- C'est le genre de type qui a de l'allure, je crois.
- Et toi, tu t'es vu ? Tu es un beau jeune avocat prometteur, séduisant.
J'en ai assez de t'entendre douter de toi comme ça ! Est-ce qu'elle connaît sa
chance, de t'avoir ?
- C'est moi qui ai de la chance d'être avec elle.
Ce genre de propos me confirmait dans ma pire certitude : c'est qu'Hélène
n'aimait pas Manuel. En définitive, peu m'importait que ce fût une
petite-bourgeoise terne et embêtante : si elle avait été amoureuse de mon ami,
je ne lui aurais rien reproché. Mais à travers notre première entrevue et les
coups de téléphone de Manuel, je n'avais rien senti, en elle, qui ressemble même
à de la tendresse envers lui. En revanche, je flairais son mépris et son
agacement. J'essayais encore de me raisonner : que savais-je d'elle ? Je n'étais
pas entré dans son cour pour voir ce qui s'y passait. Peut-être cachait-elle des
trésors que, par pudeur, elle montrait au seul élu.
Il me faut cependant avouer que j'avais beaucoup de mal à m'en convaincre. Peu
après, mon meilleur ami m'annonça solennellement qu'il avait demandé la main de
la secrétaire de direction.
- Et elle a accepté ! clama-t-il avec ivresse.
" Pas folle, Hélène, pensai-je. Évidemment qu'elle a accepté, benêt ! Elle y
voit son intérêt ! "
- Félicitations ! m'entendis-je dire.
Je me réjouis autant que je le pus, puis je trouvai un prétexte pour raccrocher.
J'éclatai en sanglots.
- La salope ! beuglai-je. Elle a réussi !
Furieux, j'ouvris le frigidaire j'y trouvai un poulet rôti que j'empoignai. Je
le dévorai sommairement avant de lui briser les os, un à un, avec un sadisme
vengeur.
Quelques jours plus tard, le fiancé me téléphona :
— Puis-je te demander de me rendre un très grand service ?
Cela ne se refusait pas.
— Hélène et moi allons emménager ensemble. Or, elle a laissé à Genève pas mal d’affaires qu’elle aura désormais la place de mettre dans notre grand appartement. Encore faut-il aller les chercher. J’ai trop de travail en ce moment à cause du procès Nothomb. J’ai loué une camionnette que tu pourrais conduire jusqu’à Genève. Hélène t’accompagnera pour te montrer le chemin jusque chez Jean-Claude. Il t’aidera à mettre les choses dans la camionnette. Vous dormez là-bas et vous revenez à Bruxelles le lendemain.


Dernière édition par Admin le 8/2/2009, 09:20, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: Le Mystère par Excellence   8/2/2009, 04:39

J’acceptai ; ce serait l’occasion de revoir la jeune femme et de savoir si je m’étais trompé à son sujet. Nous fixâmes le raid Bruxelles-Genève au samedi suivant.
La secrétaire de direction portait ce matin-là une petite jupe droite beige avec une veste assortie et des escarpins à hauts talons. " Pas précisément la tenue d’un déménageur, pensai-je. Il est vrai qu’elle va revoir le divin Jean-Claude. Je suppose qu’elle appelle ça se mettre sur son trente et un. "
Elle gardait le plus profond silence, décidée sans doute à éviter tout affrontement verbal avec moi. Cela m’arrangeait bien : je ne crevais pas d’envie de lui parler. En même temps, je me reprochais de perdre une occasion de la connaître mieux.
Quand nous arrivâmes à la frontière, elle s’écria :
— Mais nous sommes en France !
Avec autant d’étonnement et d’horreur que si elle avait clamé :
— Mais nous sommes en Papouasie !
Je ne trouvai rien à répondre à cette évidence géographique.
— Où allez-vous donc ? me demanda-t-elle.
— A Genève.
— En passant par la France ?!
— Si vous regardez une carte de l’Europe, vous constaterez que ce pays se situe entre la Belgique et la Suisse.
— Comme l’Allemagne ! C’est par l’Allemagne qu’il fallait passer !
— C’est une possibilité. Cependant, c’est plus court par la France, à vol d’oiseau.
— Précisément, nous ne sommes pas des oiseaux ! Avez-vous pensé aux péages ?
— Au diable l’avarice.
— C’est tellement plus rapide par l’Allemagne ! Là au moins, il n’y a pas de limitation de vitesse !
— Justement je conduis une camionnette, pas une Formule 1. Je n’aurais pas aimé me retrouver comme une tortue au milieu des bolides.
Elle poussa un long soupir d’exaspération avant de se renfrogner dans un nouveau silence.
" Charmante, pensai-je. Et dire que je fais ça pour lui rendre service ! "
Quelques heures de trajet plus tard, je commençai à bâiller. " Je vais m’endormir si je ne lui parle pas. "
— Où aviez-vous rencontré Jean-Claude ?
— A Genève, répondit-elle les lèvres pincées, comme si je lui posais une question d’une indiscrétion extraordinaire.
— Vous viviez en Suisse, à l’époque ?
— C’est à Genève qu’il y a les meilleures études pour devenir secrétaire de direction.
Elle me dit cela avec autant de solennité fière qu’une virtuose du violon qui déclarerait avoir été formée au conservatoire de Salzbourg. J’eus du mal à ne pas rire.
— Vous aimiez Genève ?
— Forcément. J’y ai passé mes plus belles années.
— En quoi ces années étaient-elles plus belles que maintenant ?
— Vous le savez bien.
— Grâce à Jean-Claude ?
— Naturellement.
— Eh bien, maintenant, vous avez Manuel.
— Ce n’est pas la même chose, soupira-t-elle.
Il était clair qu’elle me trouvait odieux avec mes questions. Je m’en fichais.
— Un nouvel amour, c’est toujours différent, repris-je. Il ne faut pas comparer.
Elle eut un petit rire méprisant :
— Rassurez-vous, je ne compare pas. On ne peut pas comparer l’incomparable.
L’air de dire " Comment pourrais-je comparer un diamant avec un vulgaire caillou ? "
Ce qu’elle m’énervait ! J’étais curieux de le voir, son prince charmant.
La nuit était tombée lorsque nous arrivâmes à Genève. Hélène me guida jusqu’à l’appartement. Je la sentais très tendue : elle allait revoir l’homme de sa vie, après trois ans de séparation.
Ce fut la femme de Jean-Claude qui nous ouvrit. Marie-Laure était convenable, sèche et irréprochable. Les deux jeunes dames se toisèrent d’un regard à la fois jaloux et appréciateur : elles avaient l’air de penser qu’elles n’avaient pas à rougir de leur rivale respective, en quoi elles avaient raison selon leurs critères, car elles se ressemblaient.
Je suivis Hélène dans un salon bourgeois. Je l’entendis prononcer, d’une voix langoureuse que je ne lui avais jamais connue :
— Jean-Claude...
Elle alla embrasser sur la joue un homme grassouillet d’une trentaine d’années. Je tombai des nues : c’était ça, le prince charmant ? Ce gros lard à l’air satisfait et aux mains molles ? Il eut pour moi un regard de pitié dégoûtée, comme s’il pensait " C’est par cet avorton que tu me remplaces ? " Hélène s’en aperçut et s’empressa de rectifier ce malentendu qui la déshonorait :
— Non, rassure-toi, ce n’est pas Manuel, c’est Jacques, son meilleur ami.
Ce " rassure-toi " était vis-à-vis de moi d’une grossièreté fabuleuse, mais ni l’un ni l’autre ne sembla le remarquer ; la secrétaire de direction était absorbée par la contemplation de l’homme qui selon elle incarnait " la classe ".
— Tu n’as pas changé, finit-elle par dire.
" Il était donc déjà aussi nul de ton temps ? " pensai-je.
— Toi non plus, dit-il avec un regard distrait.
Ils échangèrent quelques propos sans intérêt. Jean-Claude lui parlait de façon distante et un peu méprisante : ce devait être cela qu’elle appelait avoir de la classe. Ah, si seulement mon ami lui avait parlé comme ça !
Je le détaillai des pieds à la tête : il portait des mocassins noirs, un pantalon à pinces beige qui pendait en dessous de son ventre proéminent, lequel tendait une chemise à rayures rouges et blanches. Au-dessus de cela, il arborait un visage rose aux traits empâtés, des petits yeux mornes, le tout surmonté de cheveux beiges invraisemblablement mal coiffés. Cette apparence m’aurait fait rire si je n’avais été aussi outré. Ainsi, mon Manuel, svelte, beau et charmant, était sans cesse rabaissé à cause de ce porc grotesque, qui ne lui arrivait pas à la cheville. C’était le comble.
— Et si nous nous occupions d’abord du déménagement, afin que ce soit derrière nous ? suggérai-je.
— Bonne idée, dit Marie-Laure, enchantée à l’idée d’être enfin débarrassée des vestiges de sa rivale.
Les affaires d’Hélène étaient entassées dans une pièce à l’écart. La plupart de ces objets étaient trop lourds pour être portés par une femme : Jean-Claude et moi les portâmes dans la camionnette. Il s’agissait de meubles fonctionnels, de livres volumineux, de bibelots et de linge de maison.
Quand nous revînmes à l’appartement, les deux jeunes femmes étaient en train de se parler avec un mélange de complicité et de méfiance. On servit l’apéritif. On daigna, par pure politesse, me poser quelques questions : on sembla stupéfait que je ne sois pas uniquement déménageur.
— Tu ne nous avais pas dit que Jacques était juriste dans une entreprise, Hélène.
Il ne fallait pas demander quel brillant tableau elle leur avait brossé à mon sujet.
— Oh, mais je ne suis rien comparé à Manuel. Savez-vous qu’à vingt-huit ans, il est déjà un avocat de grande renommée ?
Et je me mis à chanter les louanges de mon ami. Le couple suisse m’écoutait avec un réel intérêt, tandis que la secrétaire de direction levait les yeux au ciel.
— Félicitations, Hélène ! dit Jean-Claude. Je ne me rendais pas compte que tu allais épouser quelqu’un d’aussi éminent.
— Je crois qu’elle ne s’en rend pas compte elle-même, eus-je l’audace d’ajouter.
Elle me poignarda du regard. Pour d’absurdes raisons, elle ne supportait pas que l’on dise du bien de son nouveau fiancé. Je résolus donc d’en dire toute la soirée. Je me lançai dans un véritable panégyrique. Au dessert, comme j’en étais à raconter combien Manuel était doué au tennis, elle explosa :
— Ne peut-on pas changer de sujet ?
— Tu t’apprêtes à l’épouser et tu n’aimes pas parler de lui ? observa très justement Jean-Claude.
— C’est parce qu’elle est si modeste, intervins-je. Elle trouve que je dis trop de bien de lui. Le fait est que c’est un garçon remarquable...
C’était reparti. Je monopolisai la conversation jusqu’à minuit avec les hauts faits de mon ami.
— Il faudra absolument que tu nous le présentes, conclut Jean-Claude à l’adresse d’Hélène qui enrageait.
On nous conduisit a la chambre d’amis.
— J’espère que vous ne m’en voudrez pas, dit Marie-Laure, si je vous fais dormir dans la même chambre : il n’y en a pas d’autre.
— Au contraire, répondis-je avec un grand sourire.
Quand nous nous retrouvâmes à deux dans la chambre, elle se tourna vers moi et me lança, comme une furie :
— Vous alors, vous êtes l’être le plus odieux que j’aie rencontré de ma vie !
— Encore un mot de ce genre et je vide la camionnette de vos affaires pour rentrer seul à Bruxelles, répliquai-je sèchement.
Elle parut estomaquée. J’allai prendre une douche pour me calmer. " Manuel, peux-tu m’expliquer ce que tu lui trouves ? A-t-elle des talents cachés au lit ? " Cette suggestion improbable me laissa rêveur.
Quand je revins dans la chambre, Hélène était déjà couchée. Depuis que je lui avais parlé durement, son attitude envers moi avait changé ; il me sembla même qu’elle me regardait d’un air engageant. C’était bien ce que je pensais : elle appartenait à cette ridicule catégorie d’êtres humains qui ont besoin qu’on les rudoie pour devenir agréables.
Je ne parvenais pas à dormir. Elle non plus. Je ne sais pas ce qui m’a pris. Ou plutôt si, je sais très bien. Je n’avais pas une once de désir pour elle : c’était de la curiosité, rien de plus. Une obsession purement intellectuelle de trouver enfin la clef du mystère. Il fallait bien que cette Hélène ait quelque chose, puisque mon meilleur ami l’aimait à la folie. Et comme elle n’avait aucune qualité perceptible... Je tiens à préciser qu’on ne me résista nullement. J’eus même l’impression qu’on m’attendait.
Et ce fut ainsi que je découvris le comble des combles : non seulement Hélène n’avait pas le moindre talent pour la bagatelle, mais en plus elle était la dernière des filles faciles. Tous les défauts d’une oie blanche sans ses vertus, tous les défauts d’une putain sans ses points forts : telle était la lamentable équation de la fiancée de Manuel.
Ensuite, elle s’endormit aussitôt. Moi pas. J’avais honte. Je venais de trahir la confiance que mon meilleur ami avait placée en moi. Et pour ce méfait, je n’avais même pas eu l’excuse du désir. A la vague tristesse du post coïtum s’ajoutait le dégoût de ma conduite.
Quelle absurdité ! Par le passé, Manuel avait eu des maîtresses plus séduisantes les unes que les autres. Nombre d’entre elles m’avaient inspiré des rêves érotiques. Pourtant, jamais je n’avais frayé avec elles, même quand elles étaient redevenues célibataires : " On ne touche pas aux femmes de son meilleur ami ", telle était ma devise sacrée. Et j’avais enfreint cette précieuse règle pour cette fille nulle ! Et j’avais peut-être compromis la plus grande amitié de ma vie pour dix minutes minables et vides de plaisir !
Je tentai de me raisonner : allons, ce n’était pas si grave, la révolution sexuelle avait eu lieu, nous étions entre gens civilisés, nous n’étions pas des patriarches de l’Ancien Testament, nous savions que ce genre d’acte pouvait n’avoir aucune importance. Hélas, ma conscience ne voulait rien entendre et me torturait comme un ayatollah.
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MessageSujet: Re: Le Mystère par Excellence   8/2/2009, 04:40

J’avais touché à quelque chose de plus crucial que le sexe, j’avais ébréché ma fidélité en amitié. Quant à Hélène, elle ne valait guère mieux. Si elle s’était montrée si peu farouche avec moi, qu’elle méprisait, il ne fallait pas demander comment elle se conduisait avec ceux qui lui plaisaient. Elle me répugnait. Je nous vomissais.
Le lendemain matin, elle était triomphante. Elle eut pour moi un regard narquois et victorieux, l’air de penser : " Toi non plus, tu n’as pas pu me résister ! "
Je hâtai le départ, prétextant le long trajet : je voulais surtout fuir le lieu du péché. Nous primes congé de nos hôtes ; la secrétaire de direction eut pour le prince charmant helvétique un regard déchirant qui me fit ricaner, vu la nuit qu’elle venait de s’offrir.
Je conduisais en silence. Hélène ne cessait de fredonner n’importe quoi. J’aurais voulu lui scotcher les lèvres. Après des heures de décibels, j’explosai :
— C’est bientôt fini, ce bruit ?
— Oh, monsieur n’aime pas la musique.
— Si, précisément, j’adore la musique, et pour cette raison je ne supporte pas qu’on chantonne n’importe quoi !
— N’importe quoi ! gloussa-t-elle. Ah, vous venez de perdre une belle occasion de vous taire ! Ce " n’importe quoi " est un air très connu et sublime, figurez-vous.
— C’est l’hymne national des secrétaires de direction ?
— Ignare ! C’est le canon de Pachelbel.
Je hurlai de rire :
— C’est vous qui avez perdu une belle occasion de vous taire. Il se trouve que je connais ce canon à la perfection. Et ce que vous fredonniez ressemblait davantage à la danse des canards. Décidément, ma pauvre Hélène, vous n’avez de talent pour rien.
— Ce n’est pas ce que vous aviez l’air de penser cette nuit, mon cher Jacques.
— Vous voulez savoir ce que j’ai pensé cette nuit ? J’ai pensé que vous ne méritiez pas Manuel.
— En ce cas, vous non plus. Vous l’avez trompé autant que moi, dit-elle en souriant.
Elle avait cruellement raison, ce qui augmenta mon désir de vengeance. Je lui lançai :
— J’ai surtout pensé qu’au lit, vous étiez encore plus nulle que dans les autres domaines.
Elle cessa de fredonner et se tut jusqu’à Bruxelles. Ce fut ma seule victoire.
Mon meilleur ami nous attendait. Il embrassa longuement Hélène puis il me serra dans ses bras :
— Tu es un frère ! Comment te remercier ?
Sa gratitude me rendait malade. Je l’aidai à vider la camionnette. Il me demanda en aparté comment j’avais trouvé Jean-Claude :
— Il ne t’arrive pas à la cheville, répondis-je.
— Ton amitié t’aveugle.
— Personne ne t’arrive à la cheville, ajoutai-je amèrement.
Quelques jours plus tard, rongé par le remords, je me présentai au cabinet d’avocats où travaillait Manuel et sollicitai une entrevue. Il me l’accorda sans tarder.
Son beau visage s’éclaira en me voyant ; il allait parler, je l’interrompis :
— Ne dis rien, je t’en prie. Je viens de prendre la décision la plus grave de ma vie ; si tu m’empêches de parler, je n’en aurai peut-être plus jamais le courage. Voilà à Genève, samedi dernier, j’ai couché avec Hélène.
Il demeura figé. J’ajoutai :
— Je ne l’ai pas violée. Elle n’attendait que ça.
Silence.
— Dis quelque chose !
— Tout est ma faute, soupira-t-il.
— C’est le comble ! Tu es le seul innocent dans cette affaire !
— C’était fatal. J’ai joué avec le feu. Tu as fait ce que tout homme aurait fait à ta place.
— Quoi ?!
— Oui. Tu es un ami loyal et fidèle, mais le charme d’Hélène est trop puissant. N’importe quel homme aurait craqué — à fortiori toi, qui me connais et me comprends mieux que personne, toi qui es mon double, mon frère.
— Tu es fou !
— Si Hélène avait été ta fiancée, j’aurais agi comme toi. Tu sais pourtant combien je t’aime. Comment pourrais-je t’en vouloir d’avoir commis ce que j’aurais commis à ta place ?
— Arrête ces âneries ! Insulte-moi, donne-moi un coup de poing en pleine gueule, je me sentirai moins mal.
— Tu dis cela parce que tu as honte. Je t’assure que c’est moi qui suis en tort. Je t’ai soumis à une tentation inhumaine, comme si j’avais voulu te mettre à l’épreuve. Je récolte la monnaie de ma pièce.
— Et l’attitude d’Hélène, qu’est-ce que tu en penses ?
— Je suis mieux placé que personne pour savoir combien tu peux être séduisant, Jacques.
Et encore, je ne t’ai jamais vu amoureux ! Elle, elle t’a vu a ses pieds, elle a entendu ta déclaration ; je comprends qu’elle ait été troublée.
Je faillis m’étouffer de rire. Manuel prit cela pour un spasme.
— Calme-toi, Jacques. C’est toi le plus malchanceux, puisque c’est moi qui vais l’épouser.
— Comment ! Tu l’épouses toujours ?
— Naturellement.
— Elle t’a trompé, Manuel !
— C’était ma faute. Quand on possède un trésor, on veille sur lui. C’est moi qui aurais dû l’accompagner à Genève.
— Tu es cinglé d’être indulgent à ce point.
— Quelle autre attitude adopter ?
— Quitte-la.
— Tu dis cela parce que tu la veux pour toi.
— Non ! Je ne la veux pas !
— Ne nie pas. Tu l’as prise à la première occasion.
— Par simple curiosité !
— Tu t’imagines que je vais avaler ça ?
Je soupirai :
— Manuel, ouvre les yeux : elle ne t’aime pas.
— Qu’en sais-tu ?
— Si elle t’aimait, elle n’aurait pas couché avec moi si facilement.
— Ne sois pas si catégorique. Dans une âme aussi subtile que la sienne, il y a place pour des complexités qui te dépassent.
Je hurlai de rire avant de répliquer :
— Tu es mon meilleur ami. Quitte à perdre ton amitié, ce qui me désespérerait, je vais te rendre service, puisque l’amour t’aveugle : Hélène n’a pas une âme subtile. Elle est nulle. Nulle ! Au physique comme au moral. J’ai couché avec elle uniquement pour savoir si elle avait au moins ce talent-là, mais elle est aussi lamentable en ce domaine que dans tous les autres. C’est une petite-bourgeoise désagréable et quelconque. Tu es tombé sur la tête le jour où tu t’es amouraché de la femme la moins intéressante de la planète.
— Pourquoi me dis-tu ça ? demanda-t-il, livide.
— Si elle t’aimait, je ne te l’aurais jamais révélé. Peu m’importe qu’elle soit insignifiante. En revanche, je ne lui pardonne pas de ne pas t’aimer. En je ne veux pas te laisser foutre ta vie en l’air pour une fille qui ne t’aime pas. Je n’ai pas eu besoin de coucher avec elle pour savoir qu’elle ne t’aime pas : ça crève les yeux. Tu es trop intelligent et trop lucide pour l’ignorer.
— Hélas, je crois que tu as raison : elle ne m’aime pas.
— Alléluia !
— Mais moi, je l’aime. Je l’aime !
Les bras m’en tombèrent :
— Comment peux-tu ?
— Pour moi, elle est la femme la plus sublime de la terre. Je suis triste que tu ne partages pas mes goûts. Seulement, cela n’y change rien. Je l’aime à la folie. Je meurs si je ne l’épouse pas.
— Il faut te faire interner, mon vieux. Tu vas te marier avec une femme qui ne t’aime pas ?
— Je ne serai pas le premier à qui cela arrivera. Et puis, je l’aime si fort qu’elle finira par m’aimer !
— Je n’en crois rien.
— Même si l’on pouvait me démontrer que jamais elle ne m’aimerait, je l’épouserais.
— Tu es stupide.
Il tourna vers moi un visage radieux :
— Non. Je suis amoureux. Attends que cela t’arrive. Tu comprendras que l’amour est une grâce. Et la grâce, c’est le mystère par excellence. Tu dis que l’amour m’aveugle. Moi, je dis que l’absence d’amour rend aveugle. Si tu aimais Hélène, tu verrais ce que je lui trouve. L’amour est la seule clef de la vérité.
— Tu es entré dans une secte ?
Il rit :
— J’adore ton air consterné ! Que veux-tu, mon vieux ? Je suis heureux !
— Ton meilleur ami et la femme de ta vie couchent ensemble et tu es heureux ?
— C’est un incident de parcours. Au moins prouve-t-il que j’ai un meilleur ami et que j’ai rencontré la femme de ma vie. Et je vais l’épouser ! Oui, j’ai des raisons d’être heureux.
— Je me demande si tu es un mage admirable ou un crétin fini.
— Je suis un amoureux et un ami, Jacques.
Manuel est toujours mon meilleur ami : le meilleur des meilleurs amis. Et il a épousé Hélène. Il respire le bonheur. C’est à n’y rien comprendre, mais c’est comme ça.
La seule chose que j’ai comprise dans cette étrange et banale histoire, c’est la phrase de Chardonne : " Le bonheur des autres fait pitié. "


Cette nouvelle était destinée aux lecteurs du Grand Livre du Mois
(club français de livres achetables par correspondance ou dans leurs magasins).


Dernière édition par Sylbao le 12/2/2009, 01:46, édité 3 fois
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MessageSujet: Re: Le Mystère par Excellence   10/2/2009, 05:15

C'est la première nouvelle que j'ai lu d'Amélie et franchement elle déchire !

Proust ou Flauber à côté c'est chiant !
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MessageSujet: Re: Le Mystère par Excellence   10/2/2009, 18:50

Je la trouve géniale aussi. C'est tellement vrai... Cela ressemble à une fable, une fable réaliste et à peine cynique, poétique à la fois. Amélie nous donne une "morale", sans jouer les moralisatrices.

— Je me demande si tu es un mage admirable ou un crétin fini.
— Je suis un amoureux et un ami, Jacques.
Manuel est toujours mon meilleur ami : le meilleur des meilleurs amis. Et il a épousé Hélène. Il respire le bonheur. C’est à n’y rien comprendre, mais c’est comme ça.
La seule chose que j’ai comprise dans cette étrange et banale histoire, c’est la phrase de Chardonne : " Le bonheur des autres fait pitié."
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MessageSujet: Re: Le Mystère par Excellence   10/2/2009, 19:31

"Je me demande si tu es un mage admirable ou un crétin fini."

J'ai cru que tu parlais de moi là ! lol
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MessageSujet: Re: Le Mystère par Excellence   

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