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 Fluctuat.net

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Sylbao
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MessageSujet: Fluctuat.net   8/2/2009, 18:42

Entretien réalisé en septembre 2001
Propos recueillis par François Haget (écarlate),
en collaboration avec Didier Hénique.

Fluctuat : Comment naît, chez vous, l'idée d'un nouveau roman ?

Amélie Nothomb : Alors là, il n'y a pas une méthode, il y en a 36.000. En tout cas ça se fait tout seul, ce n'est pas une chose que je suscite. Tout à coup, je me retrouve enceinte d'un livre - parce que je parle toujours de grossesse - sans l'avoir voulu... Jamais je ne cherche à être enceinte : ça, c'est un phénomène passif. Mais tout à coup, "boum", je me retrouve avec un roman entier dans la tête. Généralement, le déclencheur, c'est moins que rien ; ça peut être quelques mots que j'ai entendus prononcés par des quidams dans la rue, ça peut être une impression, une colère. Il n'y a vraiment pas de règles.


Flu : Dès que vous vous mettez à l'œuvre, toutes les phases de l'intrigue sont-elles déjà en place dans votre esprit ou avancez-vous à l'aveuglette ?

A.N. : Je dirais que c'est un mélange des deux. Généralement je sais où je vais, j'ai une idée de la cohérence du récit, mais souvent des étapes me manquent. J'écris le livre en partie pour savoir comment je vais en arriver là, pour résoudre un mystère finalement. Il y a aussi eu des cas - c'est très rare mais c'est arrivé - où je ne savais pas du tout où j'allais et où, en écrivant le livre, j'espérais le trouver. Là encore, il n'y a pas une méthode.


Flu : Raturez-vous beaucoup ?

A.N. : Dans ma tête, je rature énormément, parce que j'écris d'abord mes textes dans la tête, mais une fois que le texte atterri sur le papier, il n'y a plus de rature. Ceux qui voient mes manuscrits ont l'impression que c'est très facile pour moi ; ce n'est pas facile du tout en fait, mais c'est dans la tête que se fait le travail.


Flu : Vous est-il déjà arrivé de jeter un manuscrit terminé à la corbeille ?

A.N. : Non, absolument jamais. J'en garde énormément dans mes tiroirs, puisque j'ai dix manuscrits publiés et 30,5 manuscrits non publiés. Mais je n'en jette jamais aucun.


Flu : Et ils sont terminés ceux-là ?

A.N. : Tous. C'est pour ça que je recours toujours à la métaphore de la grossesse, elle est vraiment parfaite. Je n'ai jamais eu de fausse couche, tous ces bébés sont bel et bien nés. Il y en a certains que je ne veux pas montrer pour des raisons très diverses, mais en tout cas, ils sont tous terminés.


Flu : Vous déclarez volontiers que la culpabilité est une de vos obsessions. Ce thème est récurrent de livre en livre. N'est-ce pas en définitive le véritable et seul sujet de tous vos romans, jusqu'au dernier, cette histoire dialoguée d'un combat du "je" avec "l'autre en lui" qui rappelle la formule fameuse de Rimbaud ?

A.N. : La culpabilité est en effet l'un de mes thèmes importants, ceci dit, ça n'est certainement pas le seul, parce que si vous prenez en compte mes romans autobiographiques comme "Le Sabotage amoureux", "Stupeur et Tremblements et "Métaphysique des tubes", vous n'y verrez pas de trace de culpabilité. Et même dans d'autres de mes romans qui ne sont pas du tout autobiographiques, la culpabilité n'apparaît pas. Je pense qu'elle joue en effet un rôle direct dans mon oeuvre, mais peut-être pas dans la thématique. Le fait que je sois à 34 ans en train d'écrire mon 41ème manuscrit est significatif de ma culpabilité. Si je ne souffrais pas d'une culpabilité monumentale, en serais-je vraiment arrivé là ? Elle serait plutôt chez moi de l'ordre du moteur que de l'ordre de la thématique.
La formule de Rimbaud, qui est d'ailleurs citée dans le livre est évidemment fondatrice, sauf que je la complète. Dans le livre, j'ai simplifié en faisant "un autre soi", un peu comme Rimbaud, mais en vérité, je pense que "je" n'est pas un autre mais que "je" est 36 milliards d'autres. C'est toujours une imposture de dire "je" parce qu'on parle au singulier alors que ce devrait être un pluriel sans cesse plus nombreux.


Flu : Avec "Stupeur et tremblements" et "Métaphysique des tubes", vous puisez ouvertement dans votre mémoire. Mais on a souvent aussi cette impression que, comme dans "Cosmétique...", vous puisez en toujours en vous, dans des expériences douloureuses...

A.N : C'est exact, mais ce n'est pas autobiographique pour autant. A part la séquence du meurtre du petit garçon à l'age de huit ans qui, elle, est autobiographique - puisque j'ai tué mentalement un garçon dans ma classe et ça a marché - rien n'est autobiographique dans ce livre. Mais, mine de rien, je parle beaucoup de moi. Par exemple, les troubles alimentaires de l'ennemi ; même si je n'ai pas eu exactement ces troubles là, j'ai eu des troubles qui y ressemblaient. D'autre part, la culpabilité dont il souffre est certainement une chose que je retrouve en moi. Sauf que moi, je n'ai rien fait pour en arriver là... je suis une innocente, souffrante culpabilité.


Flu : Mais cette culpabilité, vous la ressentez quand même ? Est-ce que vos romans sont une sorte d'exutoire ?

A.N : Mes romans sont beaucoup de choses et, entre autre, un exutoire, mais pas uniquement ça. Je crois que la finalité profonde de mes romans m'échappera toujours, mais que la culpabilité en est l'un des moteurs.


Flu : Et ce choix de personnages décalés, ou complètement tarés, correspond-il a des obsessions personnelles ?

A.N. : Je vois apparaître ces personnages en moi et je les décris comme ils sont. Mon but n'est pas de créer des personnages fous mais de les décrire tels que je les sens en moi. Je trouve que l'étiquette "fou" ou "décalé" est très insatisfaisante, parce que finalement, qu'est ce qu'on a dit de quelqu'un quand on a dit qu'il était fou ? Encore faut-il expliquer exactement ce qu'il a.


Flu : Vos personnages sont-ils absolument imaginaires ?

A.N. : Ils sont la projection de quelque chose que je ressens, mais ils sont cependant totalement imaginaires. Regardez dans Hygiène de l'assassin, un livre qui est absolument non autobiographique : je n'ai jamais rencontré quelqu'un qui ressemblait au personnage de l'écrivain, mais jamais je n'ai créé un personnage qui soit aussi proche de moi. Bon maintenant, vous m'avez vue ? Je ne suis pas exactement son sosie. D'ailleurs je n'ai pas 83 ans, je n'ai pas le prix Nobel et je n'ai jamais tué personne... du moins à ma connaissance. Je crois que c'est dans les œuvres fictives qu'on a encore le plus de liberté de parler de soi. Mais ce n'est pour ça que ce n'est pas sorti de l'imagination ; elle ne se nourrit pas de rien. Le combustible de l'imagination, c'est ce que l'on a vécu.


Flu : Est-ce que vous avez lu Freud ?


A.N. : Même pas, figurez-vous. Je n'ai aucune notion de psychanalyse. On m'a beaucoup parlé de Freud et j'ai beaucoup d'amis qui connaissent bien le sujet. Pour ma part, je n'y connais rien, je n'ai jamais subi de psychanalyse même si je suis sûre qu'il y aurait du boulot. Ça m'intéresse beaucoup mais en même temps, ça me fait peur. Je n'ai pas envie d'en savoir plus. Je sens bien qu'il y a des choses très mystérieuses dans tout ça, mais je préfère ne pas posséder la grille de lecture.


Flu : La sexualité semble absente chez vos personnages...

A.N. : Elle n'est pas du tout absente en fait, même si j'en parle rarement directement.


Flu : Mauriac disait que s'il n'avait pas été romancier, il aurait été assassin. Cela peut-il s'appliquer à vous ?

A.N. : Complètement, sauf qu'à mon avis, j'aurais été assassin de moi-même. Jusqu'à présent, lorsqu'il s'est agit de nuire, je n'ai jamais trouvé le moyen que de nuire à moi-même. Je ne sais pas si j'aurais eu un jour la force de faire du mal à quelqu'un d'autre que moi. Ce n'est pas que l'envie m'en manque ; comme tout le monde, j'ai souvent eu envie de tuer mon prochain. Mais c'est un geste que je ne possède pas.


Flu : Avec tous vos romans déjà terminés, pourriez-vous aujourd'hui cesser d'écrire et vivre sur votre stock ?

A.N. : Je le pourrais, mais ne le voudrais certainement pas. D'autant plus que parmi mes 30,5 manuscrits non publiés, il y en a peut-être deux que j'ai envie de publier. Je pourrais publier les autres, mais je n'en ai pas envie et j'ai encore moins envie de cesser d'écrire. Pourquoi cesser d'écrire alors que c'est la plus grande nécessité, la plus grande jouissance, la plus grande passion de ma vie.


Flu : Vous écrivez tous les jours ?

A.N. : Oui, un minimum de quatre heures par jour. Généralement je commence vers trois ou quatre heures du matin.


Flu : Que faites-vous lorsque vous n'écrivez pas ?

A.N. : J'entretiens un très grand courrier avec mes lecteurs. Bon, sinon, je suis un être vivant à part entière, j'ai une vie amoureuse bien remplie. Je fais les courses, le ménage, des conneries comme ça... et sinon, je me passionne pour la musique, le cinéma et je reste une très grande lectrice.


Flu : Que feriez-vous si vous n'écriviez plus ?

A.N. : C'est inimaginable. Ça fait maintenant la moitié de ma vie que j'écris - puisque j'ai commencé à 17 ans - et ça occupe une telle place dans ma vie, que je ne peux pas imaginer de cesser d'écrire.


Flu : Vous avez toujours pensé écrire ?

A.N. : Non, pas du tout. Je n'y ai jamais songé avant 17 ans. Lorsque j'ai commencé à écrire, je ne savais même pas ce que je faisais, je me disais c'est n'importe quoi, n'en parlons pas, ce sont sûrement des sottises... Jamais je n'aurais osé penser être écrivain. Et l'écriture a commencé à prendre des proportions folles dans ma vie ; il n'empêche que je me destinais à un autre métier, puisque je voulais être interprète au Japon, on l'a vu dans "Stupeur et tremblements", et puis quand j'ai vu ce que ça a donné, je m'en suis dis ben ma vielle, faudrait peut-être te recycler, parce que, somme toute, le destin que tu t'étais choisi était une erreur.


Flu : Quelle formation avez-vous eu ?

A.N. : Philologie ancienne. Le même diplôme que Nietzsche, je suis désolée, c'est très pédant.


Flu : Vous dites que vous n'y entendez absolument rien à la technologie, à l'informatique. Comment écrivez-vous ? Sur une machine ?

A.N. : Oh non ! même pas. Voici mon matériel de prédilection (elle montre les feuilles et les stylos éparpillés sur son bureau). Sur des petits cahiers à petits carreaux. Et après je retape sur une machine que j'ai achetée en 1990 et qui n'a même pas le traitement de texte.


Flu : Les écrivains que vous lisez le plus volontiers ?

A.N. : La liste est longue !


Flu : Choississez en 5.

A.N. : Diderot, Mishima... Tanizaki, Montherlant... et - comme c'est compliqué comme question - Proust.


Flu : ... Et parmi les vivants ?

A.N. : Eric-Emmanuel Schmidt, Simon Leys, Jacqueline Harpmann, Yoko Ogawa, Kazuo Ishiguro.


Flu : Vous reconnaissez-vous des influences ?

A.N. : C'est à dire que je suis quelqu'un qui lit très intensément, il est donc fatal que ces lectures soient entrées dans mes composantes. Il faudrait s'entendre sur ce que l'on veut dire par "influences"... J'aime pratiquer l'admiration et je pense que la plus mauvaise admiration que l'on puisse pratiquer est celle qui consiste à imiter quelqu'un. Ça, en aucun cas. Mais, si on lit mes livres, on peut sentir, que, par exemple, Diderot, Pascal, Céline ont énormément compté pour moi... cette influence là, oui. Mais pas une influence qui consisterait à prendre quelqu'un comme maître à penser ; ça, pour moi, c'est une insulte.


Flu : Croyez-vous en, Dieu ?

A.N. : Sur ces questions là, j'ai choisi de me taire. Ce qui est certain, c'est que je suis loin d'y être indifférente.


Flu : Et si l'on vous avait proposé de participer à la nouvelle traduction de la Bible ?

A.N. : Je trouve que le projet est très intéressant, mais j'aurais refusé parce que la Bible est un texte qui a tellement compté pour moi et que j'ai tellement lu que je n'oserais certainement pas me mesurer à lui.


Flu : Vous êtes assez connue pour vos excentricités (fruits pourris, chapeaux rigolos, rouge à lèvres écarlate), du moins lorsque vous apparaissez dans les médias. Pourriez-vous nous en faire un inventaire ?

A.N. : Personnellement, je ne me trouve pas particulièrement excentrique. Les fruits pourris, ce n'est jamais une chose que j'ai mise en avant, ce sont les médias et je n'ai toujours pas compris quel en était l'intérêt. Les chapeaux, je les porte parce que je les trouve jolis, mais ce n'est pas très important, ça n'est jamais qu'un vêtement et je ne pense pas qu'on juge les gens à leur vêtement. Le rouge à lèvres, ça me vient du Japon, où on aime bien qu'il se voit et ça me plait beaucoup. Ça ne me vexe pas si on me dit que je suis excentrique, mais je ne vois pas ça comme des excentricités donc j'en ignore la liste.


Flu : Quel est le meilleur compliment qu'on puisse vous faire ?

A.N. : Ah ! c'est un compliment qu'on me fait très souvent et qui me rend indiciblement fière... Ce sont les gens qui me disent : "Depuis que je vous ai lue, j'ai commencé (ou recommencé) à lire". Ce qui est énorme ! Parce que ça veut dire que ces gens qui m'ont lue ne vont pas seulement lire Amélie Nothomb, ils vont lire ! Or, quand je vois la place qu'occupe la lecture dans ma vie et ma conception de la lecture, je pense que si je peux amener les gens à lire, c'est la plus belle mission que je pourrais avoir sur terre.


Flu : A votre tour, vous pourriez nous dire quelque chose de gentil sur le site Fluctuat ?

A.N. : Je ne suis pas internaute pour deux sous et je ne sais même ce que c'est qu'un ordinateur. En tout cas, je viens de rencontrer un charmant garçon qui travaille pour ce site, donc c'est plutôt bon signe.
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