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 Entretien avec Laureline Amanieux

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Sylbao
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MessageSujet: Entretien avec Laureline Amanieux   8/2/2009, 23:31

Laureline AMANIEUX : "A l'occasion de la rédaction de mon mémoire de lettres sur le double dans l'oeuvre d'Amélie Nothomb, l'auteur, avec une grande gentillesse, m'a accordé un entretien au seuil des éditions Albin Michel. Touchante, sincère, fascinante, elle explique dans ces extraits, son parcours de jeune femme, exceptionnellement douée pour la littérature, et que l'écriture est venue habiter et sauver."

LA - Vos personnages se démolissent beaucoup eux-mêmes, plus que par l'intermédiaire de l'autre. La démolition de soi, c'est un thème fondamental dans vos romans.

AN - Oh, oui ! Oh, oui ! Et encore vous n'avez pas lu le prochain.


- Vous me mettez l'eau à la bouche ! En même temps, elle s'inverse cette démolition en élévation, ce qui est assez étonnant. Quand vous vous sabotez dans Le sabotage amoureux, c'est aussi une façon de s'édifier, de s'élever, d'apprendre.

- Je ne voudrais surtout pas avoir l'air d'en tirer de leçons de morale, mais c'est vrai que j'ai constaté que toutes ces destructions m'avaient toujours apporté quelque chose. Et qu'il valait mieux se laisser détruire, d'abord parce qu'il n'y a pas moyen de faire autrement, et puis parce que finalement, on y perdrait beaucoup à ne pas se laisser détruire. On y apprend toujours tellement de choses et la forme de soi qu'on parvient à reconstruire est toujours quelqu'un de plus riche et de plus fragile !


- Vous aviez fait le lien dans une interview avec les maisons japonaises.

- Oui, c'est exactement ça : les maisons japonaises, ce sont celles qu'on détruit le plus facilement parce que ce sont des maisons en papier. Tiens ! Justement. Mon outil de travail. On les détruit comme rien, mais, en même temps, il n'y a pas plus facile à reconstruire. Donc, c'est vrai que je m'identifie tout à fait à une maison japonaise. Quand je reçois mon courrier, une lettre peut me détruire, et je n'emploie pas ça à la légère. Bon, pas n'importe quelle lettre, les lettres d'insultes me laissent totalement indifférente, mais quand la lettre vient de quelqu'un de cher, c'est vrai que je me sens tout à fait détruite.


- En même temps, vous avez dit que cela durait 25 minutes.

- Ca dépend quoi. Non, ici, je parle pour les 25 minutes de mauvaises critiques, ce qui est de loin le moins grave : les critiques ne sont pas des gens qu'on connaît, ou même si on les connaît, c'est superficiel. C'est vrai que la démolition d'un critique fait mal pendant 25 minutes, autant dire rien. Les autres démolitions font mal malheureusement pendant plus de temps.


- Comment faites-vous pour recevoir autant des lecteurs, même dans le négatif ? Je sais qu'avec mes élèves, la relation passionnelle me dévorait complètement.

- Ca me dévore et je suis en danger avec ça. Je ne suis pas sûre d'avoir raison, mais jusqu'à présent, je trouve que c'est si beau que je n'ai pas envie d'y renoncer. En plus, même si je voulais y renoncer, je n'en serais pas capable.


- Je suis admirative que vous ne vous laissiez pas envahir.

- C'est très difficile, et j'en prends souvent plein la gueule : il y a des jours où je rentre chez moi dans un état de décomposition avancée et où je me dis : "Cette fois-ci, je ne m'en remettrai jamais", et je suis toujours sidérée de voir que, tiens, non, au fond, je finis toujours par me reconstruire. Alors, parfois, cela se fait au dépend d'une relation. Il y a des amitiés qui sont brisées, c'est irrémédiable, mais il arrive aussi que cela se fasse au profit de cette amitié. J'ai souvent remarqué que des relations très fortes pouvaient ressortir renforcées d'une destruction totale : c'est à double tranchant. C'est pour ça qu'il y a toujours avantage à être sincère, parce que cette sincérité soit détruit la relation et c'est toujours triste, soit au contraire va la renforcer.


- Avez-vous l'impression avec la présence de vos lecteurs de moins manquer d'amour ?

- J'en manque beaucoup moins, c'est certain. Honnêtement, quand j'ai commencé à écrire, je n'ai pas pensé un quart de seconde que ça me ferait rencontrer des gens un jour, même quand j'ai pensé à publier, c'est-à-dire bien plus tard, mais c'est quand même ce qui s'est passé. C'est formidable, ça a changé ma vie à fond. Si on voit ce que j'étais à dix-huit ans et ce que je suis maintenant, il y a un tel changement ! A l'époque, je me sentais tellement comme une pestiférée qui ne s'en sortirait jamais pour mille raisons, aussi bien intérieures qu'extérieures ! De voir que maintenant, il y a tellement d'amour dans ma vie, et j'en ai tellement à donner et je suis tellement là pour ça !.. Je n'avais jamais pensé que l'écriture me mènerait à ça, je ne savais pas que c'était possible.


- Quand vous racontez des passages de votre vie dans les romans plus autobiographiques, ce sont surtout des passages d'échec. C'est pour les comprendre, mais est-ce que c'est par l'écriture pour les rendre fertile, pour transformer un échec en une création ?

- Oui, je crois. Le mal, on en guérit jamais, on le garde toujours, mais on peut éventuellement en faire un livre. Il ne guérira certainement pas ; autant le transformer.


- La démolition de soi permet de grandir, de s'enrichir, de s'humaniser comme dans Le sabotage amoureux. Pour moi, Elena ne suscite pas de tendresse, elle n'évolue pas contrairement à vous.

- C'est bizarre, parce que moi, je la trouve géniale, fantastique et fascinante. J'éprouvais beaucoup de l'admiration pour une déesse. Je trouve que c'est un très beau personnage. Vous savez que mes parents vivent à Rome et ma mère l'a rencontrée récemment. Elle lui a demandé :
"- Pourquoi tu es fâchée de ce livre ?
- Parce qu'Amélie n'a rien compris. Ce n'est pas du tout ça qui nous est arrivé. Quand on était petites, moi je voulais tout le temps être avec elle, mais elle ne voulait pas."
Alors, je me dis : "C'est le comble !"
Pourtant je me souviens parfaitement de cette histoire et je ne l'ai pas inventée, mais moi, je crois qu'elle n'a rien compris du tout. Ce qui est certain, c'est que maintenant elle veut me rencontrer, et moi je ne le veux plus. Donc, peut-être que finalement j'ai gagné, oui.


- L'eau est très présente dans vos récits : elle est à la fois source de vie et de mort, elle préserve l'enfance, mais c'est aussi l'eau où l'on se noie.

- L'eau a longtemps été pour moi le bienfait absolu, et puis à un moment de ma vie, c'est devenu exactement le contraire. C'est devenu la corruption absolue, ce qui explique que jusqu'à un certain âge on m'a toujours vue dans l'eau, et que, depuis un certain âge, on ne me voit plus jamais dans l'eau !


- C'est dû à ce que vous écrivez dans Métaphysique des tubes ?

- Non, c'est plus tardif que cela, mais l'épisode de Métaphysique des tubes ne m'a absolument pas brouillée avec l'eau. D'ailleurs, c'était volontaire, ce n'est pas un mauvais souvenir. Franchement, jusqu'à environ 12 ans, on me voyait tout le temps dans l'eau. Dès qu'il y avait de l'eau, il fallait que j'y aille. C'était plus fort que moi : une flaque, une piscine, la mer, un lac, toute eau était pour moi. Et puis, brusquement, la brouille totale, la découverte que l'eau était sale, que c'était aussi le contraire. Donc, c'est vraiment l'élément ambivalent par excellence, la pureté et en même temps la corruption totale.


- Pourtant, le passage où Omer se noie est très positif.

- Oui, parce que là, c'est la mort par l'eau : ce n'est pas si mal.


- C'est une espèce de retour aux sources.

- Oui, c'est très cohérent ; commencer par l'eau, finir par l'eau. Quand je fais allusion à l'eau négative, ce n'est pas à cette eau-là que je fais allusion.


- Tout est combat : d'abord moi contre l'ennemi, c'est le premier combat.

- Pour moi, à priori, le combat serait plutôt stérile.
Tout est une question de mise en forme. D'où l'importance cruciale du style. Le style, c'est la seule chose qui permet d'affronter l'ennemi. Si vous avez un ennemi en face de vous, et que vous n'avez pas appris les techniques de l'escrime, alors le combat sera tellement ridicule et moche, qu'il ne sera vraiment pas créateur. Mais, si vous avez trouvé le style, si vous avez appris seule ou avec d'autres -qu'est-ce que ça change- alors, au contraire, le combat va être formidablement créateur. Vous avez un beau duel d'escrime, c'est exactement ça. Quand je dis que le matin, je me lève avec un violent besoin d'écrire, c'est vrai, mais en même temps, déjà à ce moment-là, il y a le double. Je dors très peu, je suis très fatiguée, donc au moment où je me réveille, il y a cette partie, quand même, humaine, animale, enfin je ne sais pas ce que je dois dire, normale de moi qui dit : "Je resterai bien à dormir au fond, je suis tellement crevée". Et à ce moment-là, il y a tout de suite l'ennemi qui commence à me botter le cul : "Non, il n'est pas question que tu dormes, tu ne dormiras plus, tu vas tout de suite aller écrire et tu sais très bien que si tu ne m'obéis pas, les choses iront très mal." A ce moment-là, on voit que ce combat peut être fertile, puisque si il n'y avait pas l'autre, peut-être que je resterais dans mon lit et que je n'écrirais pas, mais comme la dualité commence tout de suite et que cette personne me dit : " Je ne te laisserai pas tranquille et tu es priée de… "… Parce qu'elle me tutoie. C'est à la fois un ennemi qui me veut du mal et du bien. A ce moment là, il fait apparaître du bénéfique mais à d'autres moments où je me dis : "Bon, maintenant ça va. Tu as fait vraiment ce que tu avais à faire. Tous tes devoirs sont accomplis", parce que vous n'avez pas idée du nombre de devoirs que je me donne, j'ai un complexe de culpabilité gros comme une maison. Ca vient surtout de ce qui m'est arrivé à l'âge de douze ans cette culpabilité extraordinaire. Là, il vient : " Ah, tu crois que tu as tout bien fait ? Regarde tout ce que tu n'as pas fait ! Regarde les énormes bévues que tu as commises ! Regarde ce que tu es nulle et comme tu nuis à tout le monde : finalement il vaudrait encore mieux que tu ne vives pas." Tour à tour, il me pousse à agir, ou il m'achève.


- Mais vous parvenez à l'enfermer dans l'écriture.

- Oui, mais parce que ça, c'est le moment du style. Ce moment-là me sauve.


- Contrairement à Maupassant, l'écriture vous permet d'échapper à la mort, à la folie. C'est un véritable antidote.

- Oui, c'est certain et Nietzsche y est pour beaucoup : ce n'est pas un hasard que j'ai découvert Nietzsche à 17 ans, juste au moment de ma solitude. Tout s'est lié en même temps.
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MessageSujet: Re: Entretien avec Laureline Amanieux   8/2/2009, 23:31

LA - Et la première fois que vous avez écrit, ça s'est passé comme aujourd'hui, ça a été une possession ?

AN - Non, honnêtement, ça n'a pas tout de suite commencé par de la possession. Je ne savais pas ce que je faisais : je suis vraiment la championne absolue de l'inconscient. Tout à coup, je me suis dit : "Il faut que j'écrive".
Vous m'auriez demandé à l'époque pourquoi, je n'aurais rien pu vous dire.

- Vous ne savez ce qui a déclenché cela, pourquoi vous avez pris la plume, en inversant avec votre sœur ?

- Non, d'autant plus que ça n'a pas été immédiat. Notre anorexie commune a commencé quand j'avais 13 ans et demi et ma sœur 16, en même temps, et ma sœur a totalement cessé d'écrire à ce moment-là, mais je n'ai pas commencé à écrire à 13 ans et demi. J'ai commencé à écrire à 17 ans, quand j'ai guéri en fait. On ne peut pas être anorexique et écrire en même temps : du moins ce que j'écris pour l'instant, en temps qu'anorexique, je n'aurais jamais pu l'écrire. C'était inconscient. Jamais je ne me suis dis : " Tiens, ma sœur a cessé d'écrire, donc je dois m'y mettre." C'est par la suite que je l'ai remarqué. Je me souviens, en tous cas, que petite, donc avant toutes ces choses-là, j'admirais follement ma sœur. Je me disais : " Ce qu'elle écrit est fantastique et jamais je n'écrirai parce que je ne veux pas empiéter sur ses plates-bandes, et puis c'est un génie, je serais tout à fait ridicule de me comparer à ça. Laissons-la dans son domaine." De toutes façons, moi, je me destinais à être martyr, donc ma voie était toute tracée. Je ne savais pas encore que c'était conciliable avec l'écriture.


- Ca s'est enclenché tout de suite, quatre heures par jour ?

- Non, pas du tout, au début c'était assez rarement. C'était du roman, puisque c'était comme vous le savez "l'omelette spatiale". Je ne sais pas du tout pourquoi cette histoire-là. Mais, je sais qu'un facteur a concouru : à 17 ans, que je suis arrivée en Belgique, je n'avais pas d'amis. A l'université, j'ai eu le coup de foudre pour une fille qui s'appelait Claire. J'étais folle d'elle et je voulais qu'elle soit ma meilleure amie. Elle ne me remarquait absolument pas. C'était une fille charmante, mais, de toutes façons, à cet âge-là, je n'existais pas. J'étais invisible et j'essayais de la séduire par tous les moyens, parce qu'en amitié aussi on cherche à séduire. Je me souviens qu'un jour, je lui ai dis : " Tu sais, j'écris", et ce jour-là, elle m'a regardée avec intérêt. Je me suis dit : "Tiens, c'est donc que c'est bien". Bon, je ne dis pas que c'est pour ça que j'écris, mais en tous cas, c'est par l'écriture que je l'ai séduite. A ce moment-là, mon père était ambassadeur en Thaïlande et l'été j'allais le rejoindre. En vacances, je me suis dis :" Là, je suis à l'autre bout du monde, mais je peux peut-être l'avoir." Je lui ai écrit une lettre de 25 pages : vraiment, j'ai tout mis dans cette lettre. Ce n'était même pas une lettre d'amour ; je voulais lui écrire de belles choses. Je la lui ai envoyée de Thaïlande en Belgique, puis, quand je suis revenue en Belgique, je lui ai téléphoné et au son de sa voix, j'ai tout de suite su que je l'avais conquise et qu'elle m'aimait follement. Bien sûr, ce n'est pas pour ça que je suis écrivain, mais ce genre de choses a pu me signaler qu'il y avait quand même un pouvoir dans l'écriture, d'autant que c'était vraiment le seul que je pouvais avoir, parce qu'en dehors de l'écriture, il n'y avait rien, vraiment rien : mes histoires d'amour étaient pathétiques, inexistantes, misérables, alors que vraiment j'aurais voulu tellement plus que ça. En amitié, c'était pas mieux. J'ai commencé les quatre heures par jour quand je suis retournée au japon, à 21 ans. Il y a eu deux années japonaises, l'année formidable où j'étais étudiante et fiancée : c'était une année géniale et le deuxième année, l'année misérable mais très intéressante que je raconte dans stupeurs et tremblements, et c'est le seul moment, l'année formidable, autant en Belgique, je n'étais rien, j'étais pire que rien, j'étais pestiférée, je me sentais pestiférée. Je suis arrivée au Japon et tout de suite, j'ai eu l'impression d'exister. J'avais quitté le Japon à l'âge de 5 ans, j'y retourne à 21 ans sans y avoir remis un pied entre-temps et tout de suite l'impression que je renais. Presque tout de suite, je rencontre un garçon beau comme tout, qui tombe éperdument amoureux de moi alors qu'en Belgique, fallait voir, c'était lamentable. Je me suis dit : " mais tout va très bien pour moi ici." Et presque tout de suite j'ai commencé à écrire follement, follement, follement.


-Croyez-vous que, dans d'autres circonstances que celles de stupeurs, vous seriez demeurée au Japon ? Vous auriez pu réussir si il n'y avait pas eu ce bourreau, vous aviez fait un rapport brillant.

- Oui, peut-être, mais est-ce que j'y serais vraiment restée ? ... Je ne sais pas, mais vous avez tout à fait raison, heureusement qu'il y a eu ce bourreau. Avec elle, il n'y avait pas le choix : il fallait vraiment que je parte ; il fallait vraiment que je devienne écrivain. de même que le sabotage se termine par : "Merci à Elena", stupeurs pourrait se terminer par : "Merci à Fubuki". C'est vrai, elle a toute ma tendresse, de même qu'Elena a toujours toute ma tendresse.


- Et comment vos parents réagissent-ils à vos livres ? Savaient-ils tout cela de vous avant de le lire ?

- Non, pas du tout. Avec Elena, ils s'étaient bien rendu compte que j'avais une amie de cœur. Ma mère m'a effectivement donné ce conseil dans le roman ; elle s'en souvenait. Et puis, c'était une très belle petite fille, ils l'avaient remarquée. Ils étaient amis avec ses parents : tous ces diplomates se voyaient sans cesse entre eux. A Pékin, ils étaient emprisonnés carrément. Mais, il y avait des tas de choses qu'ils ne savaient pas, que ça avait été une telle passion pour moi ! La guerre des enfants, ils ne se rendaient pas du tout compte de son ampleur. Pour stupeurs et tremblements, ils savaient que c'était très dur dans l'entreprise japonaise, car à un moment je me suis plainte à mon père en lui disant : " Je vais quitter cette entreprise parce que ce n'est pas possible autrement" et lui qui, à l'époque, était ambassadeur au Japon m'a dit : "Ecoute, ça me mettrait vraiment dans une situation délicate. Pour moi, reste-y ". Donc, pour lui, je suis restée. Finalement, je ne l'ai pas regretté. Je me souviens du moment où j'ai le plus voulu partir : c'est quand j'ai reçu l'ordre de ne plus parler japonais. Alors là, j'étais pratiquement sûre de donner ma démission le lendemain. J'en ai parlé à mon père au téléphone qui m'a dit : "Ecoute, tu as signé pour un an. Pour moi, reste. Dis-toi bien aussi qu'à leurs yeux, tu perdrais la face. " Je trouvais cela absurde, mais je suis restée. C'est vrai que c'est la chose qui m'ait le plus restée en travers de la gorge. On m'avait engagée pour ma compétence en japonais et on m'interdisais de parler la langue ! Mais, mes parents sont très contents de ce qui m'arrive : au départ, ils ont réagi comme de bons parents. Ce sont les meilleurs parents que j'aurais pu avoir, sur toute la ligne.


- Vous parlez énormément de Juliette dans vos romans, mais votre frère a peu de lignes !

- Je suis désolée ! C'est vrai que je l'aime beaucoup, mais mes rapports avec lui sont beaucoup plus distants. Il n'y a jamais rien eu de fusionnel entre lui et moi, et même jusqu'à mes 10 ans environ, pour moi, il était l'ennemi public numéro 1. Quand il était petit, excusez-moi, c'était un emmerdeur. Tout son plaisir, c'était de me faire enrager par tous les moyens ! Mais c'est un très bon garçon.


- J'ai trouvé qu'il y avait beaucoup d'influence racinienne dans vos romans souvent construits comme des tragédies antiques dans les dialogues, la violence, le huis clos, mais aussi la conception de l'amour toujours liée pour Racine à la transgression, à l'interdit.

- Tiens, tiens, tiens ! C'est drôle ce que vous dîtes, puisque la première fois que j'ai aimé un garçon, j'avais quatorze ans. J'étais en Birmanie à l'époque. C'était un jeune anglais de quinze ans. Je faisais tout ce que je pouvais pour être visible : j'étais invisible. J'étais anorexique ; ça ne facilitait pas les choses. Presque en même temps, j'ai découvert Racine : Phèdre. Je me souviens, je lisais Phèdre et je me disais : " Ah ! Mais c'est moi, c'est moi ! Mon amour malheureux, c'est la même chose, c'est ce que je vis... J'ai tellement fort vécu cette lecture que ça m'a peut-être imprégnée. Je crois donc que l'idéal, c'est de commencer Racine à 14 ans quand on est très amoureuse, et que personne ne nous remarque : à mon avis, c'est le moment où ça marche le mieux. Racine, et Corneille, est-ce qu'on a déjà écrit en français une si belle langue que celle-là ? Pour moi, c'est le plus grand idéal, purement de langue, de belle langue.


- Vous avez une culture classique aussi.

- Oh, oui ! Paradoxalement grâce à l'extrême-orient. J'ai été mise dans la même situation que l'Islande. Vous savez, quand les suédois et les norvégiens sont arrivés en Islande, il n'y a pas longtemps en fait puisque l'Islande a longtemps été très isolée, ils se sont rendus compte que les islandais parlaient l'état primitif de la langue : c'est comme s'il y avait une île dans la Méditerranée où les gens parlaient latin. Et moi, je me trouvais dans la situation de l'Islande puisqu' étant extrêmement isolée dans mon sud est asiatique. Jusqu'à 10-11 ans, je n'étais pas tellement isolée que ça puisque j'étais dans de grands pays où il y avait l'école, mais à partir de 11 ans, Laos, Birmanie, Bengladesh, c'était l'isolement : plus d'écoles, plus rien de moderne. C'était très pauvre et on vivait vraiment en vase clos, donc les livres, c'étaient la bibliothèque de mon père, point. Aucune nouveauté. On suivait les cours par correspondance. Autant dire que si on ne veut rien faire du tout, il y a moyen. D'ailleurs, c'est ce que j'ai fait pour les mathématiques, contrairement aux matières que j'avais choisies. A l'époque, j'avais une passion anormale pour le latin et le grec : à seize ans, je parlais latin , ce qui n'était pas un état normal. Jusqu'à l'âge de onze ans, j'étais vraiment très intelligente, ce qu'on appelle une surdouée : ça m'est complètement passé par la suite. J'ai sauté une classe, donc j'ai gagné du temps. Après, mon cerveau n'a cessé de s'abrutir donc je ne suis plus du tout surdouée. Si vous saviez le nombre de choses auxquelles je ne comprends rien, le nombre de blocages ! En plus je l'ai senti, j'ai vraiment senti, toujours vers l'âge de douze ans, mon cerveau se vider comme un évier : j'avais un tel don dans les chiffres ! Je pouvais tout calculer de tête, même des choses invraisemblables : en une semaine, j'ai senti mon cerveau se vider. Les chiffres sont partis, je ne les ai jamais retrouvés. On peut dire que j'ai vraiment perdu les choses à ce moment-là. Il y a eu quand même de longues années où je me suis sentie détruite, sans aucune possibilité de reconstruction : même l'anorexie a été une tentative de reconstruction paradoxalement jusqu'à la destruction finale, parce que c'est quand même suivi d'une très grande destruction. Pendant tout un temps, on a une impression de reconquête.


- Je pense que lorsqu'on se fait du mal à soi-même, on a le sentiment de vivre quelque chose d'intense, de supérieur, de se dépasser, de toucher un secret que ceux qui ne se détruisent pas ne comprennent pas.

- Absolument, ça va aussi dans le sens de la maîtrise. A ce moment-là, on domine des choses que les autres ne dominent pas. En gros, de douze à vingt ans, il y a eu de longues années où je me sentais vraiment laminée.


- Les dates sont importantes pour vos personnages : pour Prétextat, pour Emile aussi.

- Je suis devenue très précisément anorexique le 5 janvier 81 : à l'époque c'était encore la sainte Amélie, depuis c'est devenu la saint Edouard, je ne sais pas pourquoi. Ma sœur et moi, on a commencé ce jour-là. Le projet était tellement surhumain que je voulais maîtriser tout, notamment le temps, et toutes les nuits à partir du 5 janvier 81, je faisais défiler dans ma tête toute ma vie : 5 janvier, 6 janvier, 7 janvier… Je devais me rappeler absolument de tout, tout ce qui m'était arrivé, surtout les choses les plus insignifiantes. C'est très vite devenu une maladie parce que ça a beaucoup trop bien marché, à tel point que la nuit, ça s'enclenchait tout seul. Et encore maintenant, je dois lutter contre ça. Or, je me suis rendue compte que c'était très douloureux, que c'était de la folie ! Il y a des choses qu'on n'a pas envie de revivre : donc je devais lutter contre cette hypermnésie que j'avais moi-même installée.


- Vous les viviez deux fois.

- Et la deuxième fois était plus vraie. On a des projets de fou à l'adolescence !


- Il y a d'ailleurs beaucoup d'adolescents dans vos lecteurs : c'est l'âge des extrêmes, d'une quête absolue, où l'on éprouve beaucoup d'agressivité contre les autres et contre soi.

- C'est très vrai. C'est là aussi que Nietzsche m'a sauvée : il y avait tellement d'agressivité en moi. Nietzsche m'a montré que cette énergie, on pouvait en faire autre chose. J'avais un excès d'énergie : c'est bien, mais en même temps, ça peut être très destructeur. Donc, j'ai appris que cette énergie, il fallait la sublimer, et la sortir. Nietzsche m'a vraiment sauvée parce que je suis sûre que si je n'avais pas commencé à écrire, j'aurais vraiment fini par mourir.
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